Interview de Jérôme Fernandez (Handball)

par | 8, Juin, 2020

Jérome Fernandez, a eu la grande gentillesse de m’accorder un peu de son temps, pour évoquer ses 24 années passées au plus haut niveau dans le monde du handball professionnel. Je vous propose ici, une interview retraçant la carrière d’un joueur et capitaine emblématique de l’Equipe de France, qu’on ne présente plus, devenu entraîneur aujourd’hui.

Ancien capitaine de l’Equipe de France de Handball et meilleur buteur de l’Histoire des Bleus, Jérôme Fernandez est auréolé d’un nombre impressionnant de trophées. Double champion Olympique, triple champion d’Europe et quadruple champion du Monde, l’arrière gauche se distingue aussi par les multiples titres qu’il a remportés en club. Il a notamment revêtu le maillot de Montpellier pendant 3 ans, est passé par l’Espagne entre 2002 et 2010 au FC Barcelone et au BM Ciudad Real. Celui que l’on surnomme « Fernand »a également voyagé en Allemagne à Kiel , avant de revenir à Toulouse aux « Fenix »en 2011, pour finalement terminer sa carrière au Pays d’Aix. Tout au long de ses expériences, le Girondin de naissance remporte notamment deux Ligues Européennes des Champions, mais est aussi double champion de France et quadruple champion d’Espagne. Celui qui se veut encourageant pour l’avenir de l’Equipe de France, a accepté de revenir sur sa carrière de joueur, ses débuts en tant qu’entraîneur, mais également sur les moments les plus marquants qu’il a vécu.

« C’était un rêve d’enfant de pouvoir revêtir un jour le maillot bleu »

Bonjour Jérôme, comment est née cette passion du handball ?

Bonjour. J’ai découvert le handball dès mon plus jeune âge. Mes parents étant eux-mêmes joueurs, ils m’ont initié très tôt à la discipline. Mes copains jouaient aussi, ils étaient mes coéquipiers à Bordeaux. Tout a donc toujours tourné autour de ce sport. J’ai surtout eu la chance de commencer ma carrière quand le handball était en train de devenir un sport professionnel. Pouvoir en faire mon métier était alors une chance à cette époque.

Peut-on dire que le handball a changé votre vie ?

Il l’a façonnée. Mise à part la chance que j’ai eue de faire du handball ma carrière professionnelle, ce sport a toujours fait partie de ma vie et de mon quotidien. Cette discipline, la mentalité de ce sport et tous les gens que j’ai rencontrés grâce à lui, m’ont aidé à me construire tout au long de ma vie.

A côté du handball, quels sont vos centres d’intérêts ?

J’essaie de profiter de mon temps libre pour être présent auprès de ma famille. Pendant ma carrière, j’ai beaucoup voyagé, je n’étais pas souvent à la maison. Je tente aussi de préparer mon avenir dans le handball. Par le biais de ma notoriété, je rends le plus possible service, notamment pour les enfants malades atteints de la leucodystrophie. Je me suis découvert une envie d’aider la cause des enfants depuis que je suis père de famille.

Que pensez-vous des valeurs véhiculées par le sport?

Je pense qu’elles sont importantes. Ce sont des valeurs que l’on peut aussi retrouver dans le monde de l’entreprise. Dans le sport, on a généralement le sens du respect. On essaie toujours de se dépasser pour atteindre le meilleur objectif possible. Les sports collectifs sont aussi marqués par la notion de partage et de cohésion. Ces valeurs-là sont, selon moi , importantes dans le sport, pour la vie en général, et pour n’importe quel métier.

Pourriez-vous citer une personnalité sportive qui vous a marqué ?

Il y en a eu plusieurs. Je reste proche de beaucoup de joueurs. Même si on n’a pas forcément le temps de s’appeler, on se met des petits mots. Au niveau des entraîneurs j’ai gardé une excellente relation avec Valero Rivera qui était mon coach à Barcelone, et aujourd’hui sélectionneur du Qatar. Tous les entraîneurs que j’ai côtoyés, même ceux avec qui cela a été plus compliqué, je m’entends bien avec eux. J’essaie toujours de faire en sorte que le handball ne vienne pas empiéter sur mes relations en dehors du terrain.

Rejoindre les bleus à l’époque, a "boosté" ma carrière, alors que j’étais encore très jeune.

Votre palmarès est immense, quel moment inoubliable souhaiteriez-vous partager ?

Il y a eu beaucoup de moments clés dans mon parcours. C’est vrai que le fait d’avoir eu le courage de quitter très tôt ma famille et Bordeaux, pour tenter ma chance comme professionnel, en fait partie. A l’époque, les jeunes joueurs de handball de la région bordelaise, lorsqu’ils atteignaient le niveau professionnel, faisaient l’ensemble de leur carrière à Bordeaux. J’ai pris mon courage à deux mains et ça a payé. Cela m’a permis d’ »exploser », de me montrer et surtout d’accélérer ma progression. Puis il y a eu, évidemment mon intégration au sein de l’Equipe de France. Rejoindre ceux qu’on appelait les « costauds » à l’époque, a « boosté » ma carrière, alors que j’étais très jeune. Cela a notamment suscité l’intérêt des plus grands clubs, d’abord nationaux comme Montpellier, puis des clubs européens. J’ai pu évoluer, grâce à ça, dans ce qui se faisait de mieux et apprendre de manière progressive, tout en concluant ma carrière sportive de la meilleure des manières.

Que ressent-on quand on devient champion du monde devant son public en 2001 ?

C’était quelque chose d’incroyable, d’autant plus que ça ne faisait pas très longtemps que j’avais rejoint l’Equipe de France. J’étais encore très jeune, je venais d’avoir 23 ans. J’avais le sentiment que de porter le maillot bleu était une marche très haute pour moi. J’étais encore, à ce moment-là, dans l’acceptation de la légitimité de faire partie de ce groupe. J’ai eu la chance de vivre une compétition en France devant notre public, d’aller au bout et de remporter le titre. C’est vrai que ce sacre devant nos supporters, avait une saveur particulière et il l’a d’ailleurs toujours aujourd’hui. C’est ce qui a lancé l’épopée de notre génération.

 
Le staff m’a confié le capitanat de l’Equipe de France, alors que je n’avais rien demandé. Je ne m’y attendais vraiment pas.

Dans la foulée du titre olympique remporté aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008, vous devenez le capitaine des « Experts », comment avez-vous vécu cette décision ?

Cela fut une très bonne surprise. A l’époque, on savait qu’Olivier Girault allait prendre sa retraite. Il y avait plusieurs joueurs qui avaient le profil pour lui succéder, du fait de leur personnalité et de leur talent. Le staff m’a confié le capitanat de l’Equipe de France, alors que je n’avais rien demandé. Je ne m’y attendais vraiment pas. J’ai accepté la mission, tout en sachant qu’au départ cela allait être très difficile car j’avais dans ma génération des joueurs à fort caractère. J’avais surtout peur que ce capitanat change nos relations. Ce titre de capitaine, je l’ai donc accepté avec honneur mais aussi avec des pincettes, en tentant de rester toujours le coéquipier que j’avais pu être. Je ne voulais pas tirer la couverture à moi et me mettre en avant par rapport aux autres joueurs. Ils étaient tous aussi importants que moi dans le groupe, sinon plus.

Vous avez eu une double casquette de joueur/entraîneur pendant une saison et demie. Vous avez mis un terme à votre carrière de joueur en 2017. Vous êtes désormais l’entraîneur du Pays d’Aix, pourquoi ce choix et êtes-vous satisfait de celui-ci ?

La double casquette de joueur/entraîneur, je l’ai « subie ». Ce fut un choix de mon « vestiaire » et de mes dirigeants. J’étais arrivé à Aix, en ayant la volonté et la sécurité de pouvoir être entraîneur à la fin de ma carrière. Il me restait deux ans à jouer mais au bout de quelques mois, mes coéquipiers ont émis le souhait de changer d’entraîneur et de méthode de travail. Etant le joueur le plus expérimenté, mes dirigeants m’ont proposé de prendre ce rôle plus tôt que prévu. J’ai accepté le défi et cela m’a permis de gagner du temps sur ce que je voulais mettre en place dans l’équipe. D’un autre côté, cela m’a empêché de savourer complètement ma fin de carrière de joueur, parce que la responsabilité de penser à l’équipe en tant qu’entraîneur m’a rajouté de la pression. J’ai toujours voulu me reconvertir comme entraîneur, mais j’ai simplement été contraint de le faire un an et demi plus tôt. Je suis aujourd’hui très épanoui dans ce nouveau rôle, qui correspond à ce que j’attendais au niveau de ma philosophie, et de ma façon de voir les choses. Je pense qu’on a fait du très bon travail, depuis 4 ans maintenant, à Aix. Pour une première fois en tant qu’entraîneur, c’était une magnifique expérience qui va d’ailleurs malheureusement se terminer d’ici un an. Quoi qu’il en soit, celle-ci me servira pour mes futures expériences.

Vous avez annoncé ne plus être l’entraîneur du Pays d’Aix, l’an prochain, avant de revenir sur vos déclarations. Quels projets à l’avenir ?

Pour l’instant, je n’ai pas vraiment de projets concrets qui se présentent à moi. J’ai embrassé ce métier avec l’envie de découvrir toutes ses facettes. D’abord, j’ai fait le choix d’entraîner un club professionnel car j’avais besoin d’adrénaline et du quotidien avec les joueurs. J’ai aussi envie à l’avenir d’entraîner une équipe nationale, mais aussi de faire de la formation de jeunes.

Votre expérience en tant que joueur vous a-t-elle été utile pour votre reconversion ?

D’une certaine manière, oui. Je pense que les aspects techniques, organisationnels, mais aussi le relationnel par ma crédibilité auprès des joueurs, m’ont rendu service. Il fallait absolument que j’arrive à construire une relation forte avec ce groupe pour que les « garçons » aient envie de me suivre, et je pense que j’ai réussi à le faire. Mais vous savez, la crédibilité ça se perd très vite. C’est pour cela que lorsque j’étais entraîneur-joueur, je me devais de rester exemplaire, tant à l’entrainement que sur le terrain lors des matchs.

Avez-vous rencontré des difficultés en tant que joueur et entraîneur ?

Des difficultés, on en rencontrera toujours partout, qu’on soit joueur ou entraîneur. On apprend le métier, on prend de l’expérience, on apprend de ses erreurs. Il ne faut pas avoir peur de se tromper, car ce sont les échecs qui nous font progresser et nous permettent de mieux réussir après. C’est pour cela que je disais précédemment que cette première expérience sur le banc au Pays d’Aix comme entraîneur me sera de toute façon bénéfique.

Votre carrière est, on peut le dire, époustouflante. Etes-vous fier de ce que vous avez réalisé, et pensiez-vous en arriver là ?

Oui, je suis très fier de ce que j’ai pu réaliser avec tous les joueurs de toutes les générations que j’ai pu connaître et avec qui j’ai eu la chance de jouer. Je ne m’attendais pas à cette carrière. Mon rêve était d’un jour intégrer les Bleus, mais je ne m’étais jamais imaginé participer et gagner autant de compétitions, représenter mon pays autant de fois, ou bien encore marquer autant de buts. Rien de tout cela n’était prévu, mais je l’ai savouré.

"Je pense que l'Equipe de France est dans une période de transition"

Un commentaire sur la sortie prématurée des « experts » au Championnat d’Europe début 2020 ? Quel avenir pour la France en handball ?

Je pense que l’Equipe de France est dans une période de transition de génération. On atteint la fin du cycle des « Experts ». C’est le début de l’aventure des plus jeunes générations qui ont déjà eu la chance, et le talent, d’être Champions du Monde et d’Europe en Junior. Il faut leur laisser du temps pour grandir et s’aguerrir au plus haut niveau. La marche entre les compétitions junior et senior est assez importante. Quoi qu’il en soit, ce sont des joueurs avec d’énormes potentiels. Dans quelques mois ou quelques années, la France redeviendra la nation dominante du handball. Il faut être patient avec eux, et laisser les derniers « Experts » terminer leur aventure avec les Bleus de la meilleure des manières.

Une petite anecdote durant votre carrière ?

(Rires), il y en a eu beaucoup. Je me suis rendu compte que pendant ma carrière, notamment quand j’étais jeune, j’attachais beaucoup d’importance à l’échauffement. Quand je me sentais bien à l’échauffement et que j’étais en réussite au tir, j’avais le sentiment que le match allait toujours bien se dérouler et dans le cas contraire, que j’allais rater mon match. J’ai appris avec le temps et l’expérience que ce n’était pas du tout lié, que ça ne servait à rien d’avoir une routine d’avant match. Il fallait seulement être prêt au moment où le coup de sifflet allait retentir, afin de donner le maximum pour l’équipe.

Pour terminer, qu’est-ce que l’on peut vous souhaiter ?

La santé déjà. Ensuite, de pouvoir continuer à faire du sport parce que c’est vrai je suis un amoureux du sport en général. J’essaie de continuer à en faire le plus souvent possible. Je souhaite aussi que ma famille et mes proches soient en bonne santé, et peut-être aussi un peu de chance dans mes futurs projets.

Je remercie énormément Jérôme Fernandez pour sa franchise et sa simplicité. J’en profite pour le féliciter pour sa brillante carrière qui fait de lui une personnalité ancrée dans l’histoire du Handball. Je lui souhaite beaucoup de réussite dans ses projets à venir.

Crédit photo : L’express.fr

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