Interview de Manon Brunet (escrimeuse française médaillée olympique)

par | 13, Oct, 2021

À 25 ans, Manon Brunet vient de remporter cet été la médaille de bronze en individuel aux Jeux Olympiques de Tokyo. Pour Jurisportiva, l’athlète accompagnée juridiquement par le cabinet Normand Avocat, revient sur son quotidien d’escrimeuse, sur une année sportive impactée par la Covid19, son grand retour à la compétition, et ses ambitions prochaines. Entre l’or olympique et la place de numéro 1 mondiale, la jeune sabreuse lyonnaise entend bien poursuivre son ascension vers les sommets de sa discipline.

Comment décririez-vous votre sport, l’escrime ?

L’escrime est, à mon sens, un sport complet où l’on retrouve de nombreuses valeurs, notamment le respect. Des valeurs qui se retrouvent également dans le judo, un sport de duel. C’est un sport très physique, bien que l’on ne s’en rende pas toujours compte, qui allie technique et tactique. L’escrime est également un sport très élégant.

Pouvez-vous nous rappeler les règles de votre discipline spécialité « le sabre » ?

Le sabre est une discipline à part, c’est un sport de duel dans lequel les sabreurs doivent toucher au-dessus de la ceinture, à l’exception des deux mains, avec l’entièreté de la lame alors que dans l’escrime, on touche son adversaire seulement avec la pointe. L’ensemble de ces particularités font du sabre l’arme la plus explosive et la plus rapide.

De plus, comme c’est une arme de convention, il y a un système de priorité, c’est-à-dire que si les deux touchent simultanément, celui qui aura le point est celui qui se sera vu accorder la priorité par l’arbitre. Contrairement à l’épée ou au fleuret, les passes avant (croisement des jambes et rapide mouvement vers l’avant) sont interdites.

A quel âge avez-vous commencé à pratiquer et par quelles influences ?

Je viens d’une famille très sportive. Je pratiquais le Taekwondo et la danse mais l’ambiance ne me plaisait pas trop. Un jour, à l’âge de 8 ans, une copine m’a proposé d’essayer l’escrime, je suis arrivée à la salle et je suis tombée amoureuse de ce sport. Je ne l’ai plus jamais quitté.

Quel est votre style d’escrime ?

Comme sabreuse, j’aime les attaques rapides. Je pense avoir un style assez physique et vif.

Une fois en garde sur la piste d’escrime, vous vous métamorphosez en une véritable guerrière avec agressivité, vivacité et détermination. Comment faites-vous pour vous concentrer sur votre match, avez-vous un petit rituel avant de combattre ?

J’ai pas mal de routines que je travaille avec mon préparateur mental. Ma dernière petite routine mentale, c’était récemment aux Jeux de Tokyo : je montais sur la piste, je regardais les anneaux olympiques et je me motivais comme cela.

A quoi ressemble la semaine type d’une sabreuse ?

Il y a plein de semaines types différentes, c’est assez divers et varié. Je viens récemment de changer d’entraîneur, de style d’entraînement et de groupe. J’ai donc un nouvel emploi du temps et un nouveau style. Auparavant, je m’entraînais matin et après-midi avec plus ou moins 2/3 heures par entraînement. L’entraînement du matin était réservé à la préparation physique et au travail avec le coach, c’est-à-dire des leçons. L’après-midi, je travaillais les abdominaux. Désormais, je m’entraîne de 9h à 14h30, où je m’échauffe le matin avec le coach, suivi d’une préparation physique et d’un footing. La préparation physique dure plus d’une heure. Le reste de la journée est consacré aux leçons collectives, au travail de jambe, aux séance d’abdominaux et au travail technique, autrement dit les spécificités. Enfin la journée se termine par une heure de leçon individuelle avec le coach.

Aujourd’hui peut-on vivre exclusivement de l’escrime ?

Nous ne sommes pas nombreux à en vivre, je fais partie des privilégiés. Depuis les Jeux Olympiques de Rio en 2016, j’ai commencé à avoir des contrats, notamment de sponsoring. Je vis donc à l’heure actuelle exclusivement de l’escrime. Malgré le statut amateur de ce sport, je suis considérée comme professionnelle. Mais si demain mes sources de revenus sont coupées, je n’aurais pas suffisamment de quoi vivre toute ma vie. Cela m’oblige à préparer l’avenir.

Jeune, vous remportez de nombreuses compétitions régionales et nationales, ce qui va vous aider à être repérée et intégrer le pôle espoir du cercle d’escrime orléanais à 14 ans. Est-ce selon vous le tremplin de votre carrière, un moment décisif qui fait que vous en êtes là aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a eu plusieurs moments qui font que j’en suis là aujourd’hui, le simple fait de quitter le domicile parental pour rejoindre Orléans a déjà été un moment important dans l’évolution de ma carrière. Ce n’est pas facile à gérer à cet âge-là, pour moi, mes parents, car il y a notamment le doute qui s’installe, celui de savoir si ces sacrifices payeront un jour ou si tout cela sera vain.

Grâce à vos performances sportives, notamment une victoire à la Coupe du monde de Novi Sad, en Serbie et une seconde place à la Coupe de mode de Bourges, vous êtes sélectionnée pour les Jeux olympiques d’été de 2016 à Rio. Vous rappelez-vous de votre réaction à l’annonce de votre sélection ?

C’est assez étrange les annonces car durant l’année nous faisons pas mal de compétitions et nous sommes donc capable plus ou moins de se positionner mais pas entièrement à 100%. Au moment de l’appel, je n’étais donc pas sûr de ma sélection, c’était ma première sélection en équipe de France, sur le coup on ne réalise pas tout de suite. Quand le coach me l’a annoncé, j’étais folle de joie, j’ai passé mon après-midi à appeler ma famille, mon entraîneur, mes proches pour leur annoncer la nouvelle. C’est indescriptible comme sensation.

Lors des Jeux Olympiques de Rio, vous passez à une touche de battre la numéro un mondial qui vous aurait permis de vous hisser en finale. Cette défaite, à travers ce parcours formidable, vous a-t-elle été bénéfique pour la suite de votre carrière ? Quels enseignements en avez-vous tiré ?  Quels souvenirs gardez-vous de Rio ? Cette 4ème place figurait-elle parmi vos objectifs ?

Oui c’est indéniable. Je travaillais déjà depuis longtemps pour être au top. Ceux qui me connaissent savaient que j’avais un bon niveau, que j’étais capable de faire quelque chose à Rio. Ce jour-là, je me suis dit que j’étais en effet capable, qu’avec du travail et de la détermination je pouvais être forte. Cela m’a mis dans un mood de gagnante. Dès qu’on est rentré des Jeux en 2016, il y a directement eu en novembre une Coupe du monde, que j’ai gagnée. C’était ma première victoire en coupe du monde. A partir de ce moment-là, ma carrière était réellement lancée.

Dans ma tête, l’objectif était double, remporter une médaille par équipe et donner mon maximum en individuel. Au final, malheureusement, aucun de ces objectifs n’a été réalisé, on s’était complètement ratées avec les filles mais je garde forcément un souvenir magnifique de mes premiers Jeux. C’est une épreuve unique dans la vie d’un sportif de haut niveau, que j’ai connue grâce aux efforts et au travail. Nos émotions là-bas sont décuplées, le stress, la joie. La 4ème place m’est restée en travers de la gorge assez longtemps, j’ai eu du mal à m’en remettre. Mais désormais c’est loin derrière moi, cela m’a permis de progresser.

Première sabreuse française, vous avez remporté cet été lors des Jeux Olympiques de Tokyo, la médaille de bronze en individuel. Est-ce la concrétisation d’un travail acharné depuis quelques années ?

Oui évidemment, c’est mission accomplie. Je rêvais d’une médaille individuelle, elle n’est pas encore en or mais je travaille désormais pour cet objectif, c’est mon prochain défi. J’espère y arriver, en tout cas je donnerai tout pour. Avoir cette médaille aux JO de Tokyo est une belle revanche sur 2016.

Depuis la création des JO, et à l’exception de 1960 et du fiasco de 2012, la France a toujours remporté au moins une médaille lors de cet événement. Est-ce que le statut de l’escrime dans l’histoire française aux JO accentue la pression autour de vos performances ?             

Oui je pense que, forcément, cela l’accentue car on n’a pas l’habitude des médias. Lorsqu’on arrive aux Jeux, on se rend compte que les médias sont partout. Je me rappelle qu’après les JO de Londres en 2012 qui furent un fiasco pour l’escrime français, les médias ne parlaient que de cela péjorativement. Ils ne retenaient que ce zéro pointé. Pour répondre à votre question, oui l’excellent niveau de l’équipe de France en escrime peut jouer dans la pression que l’on se met en tant que sportif, tout comme les médias peuvent avoir une influence sur nous lors de grands évènements.

La situation sanitaire a-t-elle impacté la pratique de votre sport ? Comment vous êtes-vous organisée pour rester au top durant cette période difficile ? Avez-vous réussi à vous entraîner ? Après 1 an d’attente, dans quelles circonstances avez-vous repris la compétition, notamment internationale, et comme l’appréhendiez-vous ?

Ça n’a pas été facile, comme la plupart des secteurs en France. Pas nécessairement à cause de l’entraînement, au début nous sommes restés chez nous lors du premier confinement comme tout le monde. On s’entraînait depuis chez nous grâce à des programmes de nos préparateurs physiques. Dès juillet, j’ai pu retourner à l’entraînement. Ce qui était compliqué, ce n’était pas l’absence d’entraînements mais l’absence de compétitions. Il n’y a pas eu de compétitions pendant 1 an. Nous avons pu participer à une compétition de type circuit national à l’INSEP mais cela n’est pas la même chose. S’agissant de la dernière compétition de sélection avant les Jeux Olympiques, il était primordial d’y participer. Nous sommes repartis ensuite sur une période de 4-5 mois isolés du monde, en s’entraînant chacun de notre côté. Comme dit précédemment, le sabre est une discipline qui va très vite, alors quand arrive une grande compétition, on peut vite perdre ses repères. Notre isolement nous a impactés dans le sens où nous n’avions aucun recul sur l’escrime que l’on pratiquait depuis des mois de façon isolée. De même, nous ne savions pas si l’on disposait des bons codes d’arbitrage. Heureusement, nous avons pu bénéficier d’un stage en Italie avant les JO, ce qui nous a permis de nous remémorer certaines bases.

A ce titre, comment fonctionne l’économie de l’escrime en France ? Quel est son business modèle ? Quelles sont les sources de revenus pour les escrimeurs/escrimeuses ?

Mis à part le sponsoring pour les meilleurs, autrement il n’y en a pas. Si votre club d’escrime dispose de fonds, alors vous pouvez tenter de bénéficier d’un financement par ce biais. La Fédération verse une prime de sélection ou une prime de médailles en compétitions mais cela ne permet pas de vivre.

L’escrime est un sport très peu et trop peu médiatisé alors qu’il est visuellement très esthétique, que les compétitions notamment internationales sont très engagées. Gagner l’or olympique en France en 2024, vous en rêvez ? Est-ce que vous pensez que cet événement peut participer à donner une meilleure médiatisation à l’escrime en France ?

Oui évidemment. A Rio, je voulais ma médaille, je ne l’ai pas eue. Maintenant que j’ai gagné une première médaille à Tokyo, je ne veux plus que l’or.

J’ai senti un réel engouement au derniers Jeux à Tokyo malgré le huis-clos. Je ne doute pas un instant que les français sauront accueillir ces JO à Paris en 2024 comme il se doit. J’espère que tous les sports amateurs comme l’escrime trouveront leur moment pour briller.

Laura Flessel a longtemps porté avec elle l’image de l’escrime français. Vous êtes jeune, talentueuse, reconnue dans votre discipline, vous sentez-vous capable de prendre la relève ?

J’en rêve. Il y a du boulot car Laura a un palmarès hors norme et au-delà de ça, elle a une image que l’on associe à l’escrime français. Si je souhaite prendre la relève, ce n’est pas pour « faire la star » mais pour montrer l’escrime au grand jour, faire rayonner ce sport du mieux possible.

A 25 ans, vous avez déjà un magnifique palmarès si vous deviez garder un moment phare de votre carrière jusqu’à présent, lequel serait-ce ?

C’est compliqué (rires), il y a beaucoup de moments phares. Je dirais la médaille de bronze à Tokyo, il y a aussi la médaille d’or par équipe au Championnat du monde avec mes coéquipières. Sentimentalement, j’ai gagné une Coupe du monde à Orléans et j’ai pu profiter et partager ce moment avec ma famille.

En 2017, vous intégrez l’Armée des Champions, en tant que Gendarme Adjoint Volontaire d’abord puis comme Maréchal des Logis en montant de grade. Pourquoi cet engagement ?

J’ai eu la chance d’intégrer l’Armée des Champions. Je connaissais quelques personnes au sein du corps. On m’a motivé, dit que les valeurs de l’armée et celles du sport se ressemblaient énormément. Tout le monde ne le sait pas mais beaucoup de sportifs sont recrutés par l’armée. Cet engagement nous permet de relativiser, d’apprendre beaucoup sur soi et les autres et puis véhiculer les bonnes valeurs également.

Au-delà des JO, cela fait deux années que vous terminez la saison au troisième rang du classement général individuel, la première place est-elle votre prochain défi ?

Oui, je me suis encore un peu rapproché des deux premières grâce à ma victoire aux JO. J’avance tranquillement.

Quelles sont vos prochaines échéances, objectifs en individuel et avec l’équipe de France ?

Ma prochaine échéance est le Grand Prix d’Orléans qui aura lieu le 13 novembre. La prochaine Coupe du monde devrait avoir lieu en Janvier et puis l’été prochain si tout se passe bien.

Crédit photo : Olympics

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