Interview de Hermina Siassia (agent de joueurs)

par | 4, Mai, 2023

Hermina est actuellement agent de joueur de football depuis 2018 et travaille pour la société DODICI Sport Management, dirigée par Marcelo Simonian. Pour en arriver là, elle a démarré une licence en droit à l’université Panthéon-Assas (Paris II) en 2013 jusqu’en 2015 sans pour autant finir sa licence. Elle s’est ensuite inscrite à l’EAJF (École d’agent de joueur de football) en 2016 pour obtenir sa licence d’agent de joueur en mars 2018.

Thème 1 : Le parcours jusqu’à aujourd’hui 

Bonjour Hermina, que peux-tu nous dire sur toi? Pourquoi le monde du football et plus précisément le métier d’agent, qui est un secteur encore très masculin ? 

Alors déjà juste pour rebondir, je ne parle pas beaucoup de moi parce que je trouve que ce n’est pas hyper intéressant déjà (rire) et ce n’est pas du tout de la fausse modestie c’est juste que pour l’instant, je viens de commencer. 

Ça fait 4 ans que je travaille et je sais que si je parlais beaucoup de moi pour l’instant on parlerait surtout du fait que je suis une femme noire, jeune etc plutôt que de mon travail. Donc pour l’instant je préfère que mon travail parle de lui-même, une carrière ça se construit et c’est pour cela que je ne veux pas parler tout le temps.

Pour répondre à ta question, il y a eu un moment où je me cherchais et où je cherchais des informations sur le métier d’agent, sur des personnes qui pouvaient me ressembler. Et je n’ai pas trouvé ces informations et ces personnes. J’entendais énormément le discours habituel « c’est dur de rentrer dans le foot », « pour une femme c’est plus compliqué » etc. Oui d’accord certes c’est compliqué mais concrètement qu’est-ce que je peux vraiment faire pour m’y implanter ? Et tout cela je ne l’ai pas trouvé, c’est pour cela qu’aujourd’hui à mon niveau et à ma manière j’essaie de désacraliser en démocratisant la profession. Encore une fois c’est à ma manière, ça ne fait que 4 ans que je travaille, je suis encore un “bébé” dans le milieu. 

Ensuite pour revenir sur la question, j’ai arrêté mes études pour des raisons totalement personnelles. Puis à un moment donné je me suis dit, je suis dans la vingtaine et je ne veux pas rester dans le cadre où je suis. Qu’est-ce que je peux faire qui va potentiellement me rendre heureuse à terme? Je voulais travailler dans le monde du sport. J’ai toujours voulu travailler dans le « sport business ». Quand je faisais des études de droit, je voulais devenir mandataire de sportifs. 

Tu avais déjà cet attrait et cette envie de travailler dans l’industrie du sport ? 

Exactement. Cela n’était encore qu’une idée car, toi aussi tu sais ce que sont les études, tu vis dans l’instant T, tu te focalises uniquement sur le prochain TD, puis à ton master… Mais j’avais déjà cette idée. Je me suis donc demandé ce que je voulais faire, je me suis intéressé au milieu du foot parce que ma famille est “footeuse” tout simplement. Ma famille est camerounaise donc il n’y a que le foot pour nous. Pour autant ma famille a vraiment compris ce que je faisais depuis 2 ans je pense (rire). Ils sont passionnés de foot mais pour autant ils ne veulent pas être proches du sport business eux. Ils veulent juste que je sois heureuse, ils voient que je le suis et donc c’est largement suffisant pour eux. 

Je me suis beaucoup renseignée sur le football, sur les différents métiers, les différentes formations parce qu’il fallait se remettre dedans puisque je n’avais pas validé ma licence. C’est là que je suis tombé sur le métier d’agent et sur l’EAJF. J’ai donc intégré l’EAJF après un entretien mais je n’ai pas réussi l’année. J’ai validé la première épreuve mais pas la seconde. 

La première épreuve s’est très bien passée comme je sortais d’une licence de droit c’était assez facile, je donnais même des cours à des anciens camarades de classe, ils se reconnaitront (rire). Mais la seconde épreuve ce n’est pas du tout passé, c’était un échec cuisant. L’année d’après je travaillais tout en travaillant mes cours pour repasser la deuxième épreuve mais en candidat libre cette fois-ci donc je travaillais cette épreuve de mon côté avec un ami et c’est finalement passé pour nous deux, après beaucoup de travail.

Aujourd’hui tu travailles à DODICI Management, agence créée par Marcelo Simonian et spécialisée dans les joueurs sud-américains. Comment cette opportunité s’est présentée à toi ? Rien ne te prédestine à rencontrer cette personne et cette agence donc comment cette opportunité s’est présentée ? 

C’est un gros concours de circonstance. C’est grâce à un collègue que j’ai rencontré pendant l’Euro 2016. On s’est un peu perdu de vue après l’Euro mais on était toujours en contact via les réseaux sociaux et il a vu que j’avais obtenu ma licence d’agent. Lui travaillait déjà avec Marcelo. Et alors il est revenu vers moi, on a discuté et il m’a dit que Marcelo Simonian souhaitait me rencontrer parce qu’il voulait ouvrir un bureau en France. Sauf qu’à ce moment-là je n’étais pas disponible. Mais quelques temps plus tard Marcelo Simonian revenait sur Paris et c’est là que l’on a pu se rencontrer dans un restaurant parisien. Marcelo m’explique son projet d’ouvrir un bureau à Paris et me propose donc de travailler avec lui. J’étais bien entendu déjà d’accord pour travailler avec lui mais je ne voulais pas lâcher mon travail à côté parce qu’il me fallait une source de revenu tout simplement. Les revenus sont tellement variables pour les agents qu’au début c’est très compliqué quand on n’a pas un portefeuille de joueurs. Mais finalement on a discuté avec Marcelo et il m’a expliqué qu’il avait besoin de moi de suite donc j’ai démissionné finalement dès le lendemain. Cela a été extrêmement rapide. Une semaine plus tard, je me retrouvais à Miami avec Marcelo pour travailler sur le Soccer Ex qui est un des plus gros évènements de football aux USA. On me remet mes cartes de visites, mes cartes d’accès et un portefeuille de joueur et Marcelo me dit tout simplement « va vendre ces joueurs ».

Rien n’est jamais formel avec Marcelo Simonian, cet évènement, c’était plus qu’un baptême du feu.

C’est l’histoire de ma vie avec Marcelo (rire), mais c’est sûr que pour apprendre c’est la meilleure chose parce que tu es obligé de te débrouiller. Rien qu’en ce qui concerne les langues. J’avais un anglais moyen et un espagnol de niveau lycée donc là je devais communiquer avec des argentins alors que l’argentin et l’espagnol c’est totalement différent. Un vrai baptême du feu. Marcelo m’a aussi demandé si cela me faisait peur de travailler avec des hommes et je lui ai répondu que pas du tout que c’est eux qui devraient avoir peur ! (rire) Puis, si je ne voulais pas travailler avec des hommes, je n’aurais pas choisi ce métier. 

Quel est ton rôle donc chez DODICI ? Quel est ton rôle dans l’agence ? 

Je n’aime pas dire « Je » parce que j’estime que l’on est une équipe. C’est pour cela que je dis beaucoup « on ». Aussi bien avec mon collègue à Paris qu’avec Marcelo même, c’est vraiment un travail par équipe. Notre rôle alors c’est surtout ce que l’on appelle de « l’intermédiation ». Maintenant, on est beaucoup plus proches des clubs. On essaie de rencontrer au moins une fois par an les principaux clubs européens, pour maintenir la relation mais aussi pour se tenir informé des demandes, des besoins des clubs. Marcelo ça fait 30 ans qu’il est dans le milieu, il connaît tout le monde mais les relations il faut les entretenir.S

Dans le métier d’agent, l’important, c’est la confiance. Encore plus que le carnet d’adresse, le plus important c’est la confiance. C’est pour cela que l’on souhaite autant rencontrer les clubs, c’est pour leur montrer que l’on ne vient pas seulement pour mettre une photo et les mettre sur Instagram. C’est avant tout pour écouter leur besoin et pour leur montrer que l’on a un projet derrière. Une bonne partie de notre rôle c’est aussi d’analyser les joueurs. On est une très grosse agence donc il y a aussi d’autres agents qui nous envoient des profils en plus des joueurs que l’on a dans notre portefeuille. C’est aussi mon boulot de connaître ces joueurs-là parce que, comment est-ce que je pourrais faire venir ces joueurs en Europe si je ne les connais pas, parce que ce n’est pas avec des highlights de 6 minutes sur youtube que je les connais réellement (rire).

Enfin le dernier aspect, même si c’est encore un peu compliqué, c’est de développer le portefeuille de joueurs ici en France. C’est un peu compliqué parce que l’on est que deux à s’occuper de toute la France mais aussi parce que l’on a cette étiquette, même si on est fière de cette étiquette d’agences de joueurs sud-américains, c’est un peu plus compliqué de se rapprocher de joueurs ici « franco-français », si je puis dire cela comme ça. 

Quels sont les axes de développement de l’agence dans les années à venir ? 

En premier lieu c’est de diversifier un petit peu nos profils et l’origine de nos joueurs. On s’est associé récemment avec une agence des Balkans donc on a énormément d’informations sur des joueurs croates, d’Europe de l’Est et donc un gros morceau de mon travail en ce moment c’est justement de connaître et d’en apprendre plus sur tous ces joueurs. Beaucoup jouent déjà en Italie, et sont pour la  majorité déjà internationaux dans leur catégorie d’âge, mais ce serait bien aussi d’en faire venir quelques-uns pour évoluer en France.

Ainsi, tu diriges le bureau Français, mais tu ne te concentre pas exclusivement sur les championnats et le marché français ? 

Non du tout. Principalement je travaille sur les marchés de la France, de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la Belgique et de l’ Angleterre. Donc une grosse implantation européenne. 

Thème 2 : Le métier d’agent 

Aujourd’hui le métier d’agent est un métier assez opaque, ce qui fait qu’il y a énormément d’idées reçues sur ce métier. Est-ce que tu peux donc nous décrire toutes les fonctions, les tâches que tu as en exerçant ce métier d’agent de joueurs ? 

Alors je ne peux pas pour la simple et bonne raison que, à mon avis encore une fois, y a plusieurs types d’agent de joueur. C’est pour cela que lorsque l’on me dit « je veux devenir agent » je demande toujours à ces personnes-là de développer : Est-ce que tu veux t’occuper que de joueurs à fort potentiel, de jeunes joueurs ? Parce que cela ne demande pas du tout les mêmes compétences que lorsque l’on s’occupe d’un portefeuille de joueurs confirmés.  

Est-ce que tu veux davantage t’occuper du lien avec les clubs comme moi je fais ? C’est ça moi qui m’intéresse in fine. Je veux être en contact, en discussion avec les clubs et être au cœur du deal. Tout ce qui se passe avant, ça m’intéresse beaucoup moins. C’est l’aspect business qui m’intéresse le plus mais c’est une infime partie du métier d’agent. Lorsque tu es au cœur du deal il y a tout l’aspect lié au contrat de travail, au sponsoring, au droit à l’image. 

C’est pour cela que je dis qu’il existe plusieurs types d’agents. 

Te considères-tu davantage comme un agent de club, qui termine les deals ? 

J’aspire à le devenir en tout cas. Certains ne l’assument pas mais moi c’est vraiment cette partie-là qui m’intéresse. Être sur les bords de terrain des moins de 15 ans le dimanche ce n’est pas moi. C’est une partie qui passionne d’autres personnes et je le comprends juste ce n’est pas moi. Cela demande d’autres compétences. Là, on se rapproche vraiment du métier de scouting. C’est facile de dire « ah ce joueur il est bon, il est technique » ceci, cela mais réussir à déterminer le potentiel d’un joueur c’est extrêmement compliqué, il y a tellement de variables qui entrent en jeu. Le métier d’agent évolue énormément, avant qu’une seule personne s’occupe de tout cela, repérer les joueurs, signer les deals, s’occuper de son image, de ses contrats sponsoring etc. Maintenant une personne ne peut plus faire cela toute seule. 

Le métier est en pleine évolution. Cela ne risque pas de s’arrêter. Une évolution majeure qui a eu lieu récemment est la nouvelle réforme de la FIFA. Dorénavant il va falloir obtenir une licence délivrée par la FIFA pour être officiellement reconnu comme agent référencé FIFA, ce qui n’était pas le cas avant, sauf en France. Que penses-tu de cette nouvelle réforme et de cette uniformisation de la réglementation en Europe ? 

Très sincèrement je n’ai pas spécialement d’opinion car c’est quelque chose qui nous dépasse tellement. La seule chose sur laquelle j’ai bloqué c’est le montant des commissions parce qu’on est des humains avant tout et là c’est ce qui touche à notre proche. Parce que oui comme dans toute profession il y a peut-être des méchants. Mais il y en a combien ? 

Et puis forcément les gens ne pensent qu’aux gros transferts tels que Neymar, donc là oui forcément le montant des commissions est élevé. Mais pour tous les transferts et encore plus ce genre de gros transferts, ils ne sont pas réalisés par une seule personne. C’est extrêmement rare. Il n’y a pas qu’un seul agent qui empoche tout l’argent. Les agents ils ont des entreprises dans lesquelles il y a des dizaines de personnes qu’ils doivent après payer ! 

Est-ce que cette réglementation est une bonne chose ? Oui et non. 

Oui parce qu’il fallait à un moment donné que la FIFA régularise un petit peu tout mais je ne pense pas que cela soit une bonne chose parce que les modalités sont assez simples à respecter. On ne te donne pas la licence mais … Et puis pour moi cela ne change pas grand-chose car c’est déjà ce à quoi la FFF aspire, il faudra toujours avoir la licence française pour exercer. Donc cela ne m’enlèvera jamais le fait que j’ai obtenu ma licence française, j’ai travaillé pour et je pense avoir les compétences associées à cette licence. Maintenant qui suis-je pour dire la FIFA doit faire ça, ne doit pas faire ça ? 

Maintenant, lors de discussion avec des clubs notamment français, perçois-tu davantage de crédibilité aux yeux de tes interlocuteurs, du fait que tu possèdes la licence française, contre d’autres agents étrangers qui ne la dispose pas ? 

Honnêtement je ne sais pas, en tout cas je ne l’ai pas ressenti. Je ne peux pas parler à la place des autres et seulement sur les dossiers sur lesquels j’ai travaillé mais selon moi, les clubs souhaitent travailler qu’avec des gens qui ont la licence car c’est la loi tout simplement. 

Mais je ne sais pas si cela me confère davantage de crédibilité par rapport à quelqu’un d’autre. Ce qui m’accorde un peu plus de crédibilité c’est Marcelo Simonian. Ça oui parce que son travail est reconnu. Maintenant je commence doucement à me faire un nom.

Est-ce que tu estimes que rentrer tôt dans une agence, telle que DODICI, est avantageux car tu bénéficies déjà du portefeuille joueur ? Dans un sens, est-ce que cela ne représente pas un frein à ton développement personnel et à ton ascension en tant qu’agent à long terme? 

Ça dépend des agents selon moi, ça dépend de ce que tu souhaites faire. Comme je t’ai dit, être agent c’est construire une carrière et il y a plusieurs types d’agents. Moi ça ne me dérange pas d’avoir quelqu’un à qui rendre des comptes parce que tous les problèmes en fin de compte c’est lui qui les gère. Je suis protégé par lui au niveau juridique et puis à côté de ça j’ai ma liberté d’action. Je travaille des gens formidables qui m’accordent leur confiance et en qui j’ai confiance. Donc ça dépend vraiment des individus. Certains me disent qu’ils ne peuvent pas travailler en agence et d’autres veulent absolument être en agence. Moi je suis très bien où je suis. Et puis mon ascension ? Pour aller où ? J’ai des ambitions mais je n’ai pas l’ambition de l’agent seul qui réussit tout seul et fait tout, tout seul. Pas du tout. Notre travail est tellement stressant, je n’ai pas besoin de me rajouter de la pression en travaillant toute seule alors que j’ai une équipe en qui j’ai confiance. 

Pour revenir sur cela, dans l’unique interview que tu as accordé jusqu’ici, c’était pour le Parisien en 2019, tu disais que vous les agents vous aviez « une vie de schizophrène », est-ce que tu peux développer ? Pourquoi une vie de schizophrène ? 

Je disais cela en plaisantant bien entendu mais oui c’est un mélange de tout ce dont on peut penser et ce dont on a parlé, c’est le rythme de vie, la gestion vie professionnelle / vie privée. Vie de schizophrène dans le sens surtout où, en travaillant avec Marcelo, tu peux te retrouver dans des situations totalement incroyables comme ma période d’essai à Miami au Soccer Ex, ou encore de grands repas d’affaires avec les plus grands dirigeants de clubs alors que moi juste après je rentre chez moi en métro. C’est ce décalage là aussi dont je voulais parler dans cette expression. Mais plus que schizophrène j’aurais peut-être dû dire une vie de caméléon. Parce que, et je pense que c’est l’une de mes forces, il faut savoir constamment s’adapter et adapter son discours à son auditoire. Forcément selon la personne que l’on a en face on ne va pas réaliser l’entretien au même endroit etc. Schizophrène c’est plus ce qui décrit le mode de vie tandis que caméléon représente plus les qualités et le métier d’agent en lui-même. Être malléable est une qualité indispensable pour être agent, c’est pour cela que je dis ça. 

Est-ce que tu considères qu’être malléable est-une qualité qui s’apprend ou c’est une qualité qui est plutôt intrinsèque aux individus ? 

Plus que l’apprendre tu le subis dans ce métier, comme avec ma « période d’essai » à Miami. Et là c’est tu survis ou tu meurs. C’est un choix de vie d’être agent. J’ai toujours dit que ma vie privée était extrêmement importante mais j’ai toujours dit aussi que j’avais peu de concession à faire dans mon métier donc lorsque j’en ai à faire je les fais. Par exemple lorsque je suis en week-end mais que l’on me dit que le dimanche il faudrait que je rentre plus tôt pour préparer un rendez-vous qui arrive dans la semaine et que ce serait plus simple. Là oui je le fais, j’aurai profité en week-end mais j’aurai fait la concession nécessaire pour le travail. 

Tu as donc déjà parlé d’être malléable, mais si tu devais ne retenir qu’une qualité pour être agent club, laquelle ce serait ? 

Je dirais, la curiosité. Il faut être absolument curieux de tout et être ouvert. Dans le sens où la personne en face de toi qui te dit merde aujourd’hui te dira peut-être oui demain. Il ne faut dénigrer personne bien entendu mais il faut se comporter de la même façon avec un président de club ou les parents d’un joueur parce que c’est un métier dans lequel on gère de l’être humain. C’est quelque chose que Marcelo m’a appris et m’a dit, on gère de l’être humain donc il faut essayer de faire confiance à l’être humain. Ce n’est pas toujours facile ! C’est dur même. 

Tu apparais comme un peu comme un ovni dans ce milieu ultra masculin du football en étant une femme, de couleur, très jeune, comment est-ce que tu gères cela ? 

Encore une fois j’ai une équipe incroyable. À partir du moment où t’es entouré des bonnes personnes, je me suis rarement posée la question alors qu’on me l’a très souvent posée mais c’est vrai que pour l’instant, je touche du bois (rire), cela ne m’affecte absolument pas. Peut-être que parfois lorsque cela ne passe pas c’est tout simplement parce que les clubs avec lesquels je discute ne sont pas ouverts aux profils de joueurs que je représente, ou sinon parce que les joueurs que je représente n’ont pas le niveau pour certains clubs selon ces clubs en tout cas. Je ne pense pas que c’est ma personne qui pose problème et si c’est le cas tant pis pour eux. S’ils n’arrivent pas à dépasser cela tant pis pour eux parce que ce n’est pas moi qui joue sur le terrain. Je ne suis qu’un facilitateur. Au-delà d’un agent de club je me définis comme un « facilitateur ». Je cherche à faciliter la vie des gens autour de moi, les clubs, les joueurs, ma famille, mes collègues. 

Alors que ce n’est pas du tout l’image que l’on peut avoir de l’agent de joueur qui ne défend que l’intérêt de son joueur, quitte parfois à aller contre le club. Alors que tu décris tout l’inverse, tu es finalement la plaque tournante entre les deux pôles : club et joueur. 

Oui, parce que si tu souhaites avoir une carrière encore une fois, tu ne peux pas te mettre à dos tout le monde. Et puis le monde du football est tout petit. Même ceux qui me prennent de haut parce que ça peut arriver, ce n’est pas grave. Moi je fais mon travail. Et puis si un club ne veut pas faire un deal juste parce que c’est moi qui pose problème mais qu’il veut vraiment le joueur il passera par quelqu’un d’autre de l’agence. Ce n’est pas grave je me mettrais en retrait. Je dis souvent quelque chose : « Ce n’est que du football on ne sauve pas des vies ». 

Quels sont les changements que tu as pu constater depuis ton début, et quels sont les changements que tu aimerais voir ? 

Oui déjà avec tous les « pseudos agents » qui existent et aussi avec les familles de joueurs. Les familles veulent de plus en plus s’immiscer. Et c’est dur à dire parce que c’est la famille, elle ne veut que le bien de l’enfant le plus souvent donc je comprends. Mais agent c’est un métier ! Tu ne peux pas être parent et agent. 

Il y a t-il une des deux facettes qui prend le dessus sur l’autre  

C’est exactement ça, et donc il faut que tu fasses un choix : est-ce que tu privilégies ta relation personnelle ou professionnelle avec ton enfant ? C’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre parce que je ne suis pas confronté à ça, je ne suis pas parent donc je ne peux pas me mettre à leur place. Mais après il y a aussi beaucoup d’idées envieuses comme : pourquoi est-ce que je devrais partager alors que c’est mon enfant, je peux m’en occuper moi. Mais une carrière de footballeur, ça se construit. Être en centre de formation c’est un baby-step. C’est que le commencement. Et pour construire une carrière il faut donc s’entourer des bonnes personnes qui t’aideront à construire cette carrière. 

Ça m’est déjà arrivé de ne pas collaborer avec un joueur à cause de la famille. Ça se passait très bien avec le joueur mais pas avec la famille et donc les deux parties ont décidé de ne pas collaborer ensemble. J’ai toujours dit que je ne battrais pas pour un joueur qui n’a même pas signé chez nous. C’est très cru mais ce ne sont pas les joueurs qui payent mon loyer. Et puis ce sera quoi qu’il arrive toujours la faute de l’agent. On ne va pas se cacher, parfois ça l’est. Nous aussi on est obnubilé par notre travail mais la base de notre travail selon moi c’est la communication. Je vais donc chercher à expliquer au joueur pourquoi je pense que c’est la bonne solution, lui va m’expliquer son point de vue. Dans ces relations-là, la famille est tellement présente que le joueur n’a même pas son mot à dire. Combien d’agents ont plus de relations avec les parents du joueur qu’avec le joueur lui-même ? Il y en a tellement ! Et c’est ça que j’apprécie dans notre agence c’est que si l’on travaille avec un joueur, c’est réellement avec lui que l’on travaille et pas avec sa famille. C’est très important pour moi cela. Et puis je le dis souvent aussi : je travaille avec un joueur, je ne travaille pas pour un joueur. C’est quelque chose que les gens ont du mal à comprendre. Je travaille pour Marcelo Simonian et je travaille avec le joueur, pas pour le joueur. 

Et est-ce que les joueurs ont du mal aussi à le comprendre ? 

Oui, ce n’est pas de leur faute mais c’est juste parce que les gens n’expliquent pas ce qu’est notre travail. Je dis toujours que les agents on a une obligation de moyen et pas de résultat. À partir du moment où tu fais comprendre cette différence aux gens et aux joueurs, ils comprennent tout de suite mieux les contours de la relation. Je peux être meilleur ami avec un directeur sportif, s’il me dit qu’il ne veut pas le joueur. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? 

Il ne veut pas, il ne veut pas. Les gens vont te dire « ouais mais il est ton ami ». Oui mais encore une fois je suis un facilitateur. Au lieu de prendre contact avec le recruteur, puis son responsable, puis untel ou untel, je vais directement savoir de source sur qu’il ne veut pas ton joueur et pourquoi il ne le veut pas. C’est un gain de temps pour tout le monde. 

Thème 3 : Questions diverses

Est-ce que tu as des modèles dans le monde du sport qui t’inspirent ? 

J’avais pensé à Marina Granovskaia, l’ancienne directrice générale de Chelsea. Je ne l’ai pas encore rencontré et j’aimerais bien la rencontrer pour discuter avec elle et pour savoir comment elle a réussi à gérer un club comme Chelsea, même si elle a été virée récemment avec tout ce qu’il s’est passé à Chelsea. Aussi et forcément, c’est Marcelo Simonian. Je vois comment il travaille. J’aspire à travailler comme lui mais pas autant que lui. Je lui ai déjà dit. Je ne veux pas de sa vie. J’aspire à arriver juste avant son niveau, sans tous les tracas.

Il y a cette phrase bateau mais vrai « les grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités ».  Qu’en penses-tu?

C’est exactement ça. Et finalement, à quel moment tu profites ? Lui il essaye de profiter à chaque fois qu’il passe un moment avec quelqu’un. Il adore le contact humain. C’est pour tout cela que je le considère comme un modèle mais je ne veux pas pour autant sa vie. 

Quel est le meilleur et le pire conseil que l’on t’a donné jusqu’ici ?

Ce n’est pas spécialement un conseil mais c’est plus une anecdote avec Marcelo mais qui montre bien son état d’esprit, son ambition et c’est quelque chose qu’il m’a transmis. Un jour il m’a posé cette question : « quel serait le chiffre avec lequel tu te dirais j’ai réussi ma vie financièrement ? ». Je lui dis que je n’ai pas de chiffre et il me dit que tout le monde a un chiffre donc qu’il veut un chiffre. Je réfléchis et je lui dis donc 1 300 000 euros. Pourquoi ce chiffre ? Pourquoi les 300 000€ ? Tout simplement parce qu’à l’époque, au-dessus de 1 300 000€ on paie l’ISF. Je voulais donc être dans le palier juste avant. Et lui il m’a répondu, je veux que l’on travaille pour que tu aies 1 300 000€ à payer. C’est là toute la différence de mentalité. Alors je ne les paie pas encore (rire). C’est le meilleur conseil sans être un conseil que j’ai reçu. Parce que la nuance est là et elle est importante. 

Le pire maintenant … il y en a pas mal. J’ai eu des réflexions comme « tu es sûre de vouloir travailler avec ce genre de personnes ? » en parlant des sud-américains. Ou encore « est-ce que t’es sûre de vouloir travailler dans le foot alors que tu ne viens pas du tout du football ? ». Et alors ? Fin honnêtement à un moment donné quand vous avez envie de faire quelque chose et que vous y croyez faites le juste. 

Finalement, le mot de fin : qu’est-ce que l’on peut te souhaiter ? 

Tout simplement que je continue à faire ce que je fais mais en mieux et que je profite de la vie. Moi je suis pour profiter de la vie. C’est que du foot, on ne sauve pas des vies. 

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