Le sport peut-il encore rester apolitique?

par | 7, Mar, 2022

En suscitant une inquiétude et une réprobation quasi universelles, la guerre en Ukraine a conduit  aussi à s’interroger sur la pertinence de l’apolitisme, qui constitue l’un des principes fondamentaux de la Charte du CIO depuis l’origine. Ainsi le cinquième principe fondamental énoncé dans le préambule de la Charte indique que « les organisations sportives au sein du Mouvement olympique se doivent d’appliquer le principe de neutralité politique ». Et l’une des missions assignées au CIO est  « d’agir dans le but de renforcer l’unité du Mouvement olympique, de protéger son indépendance, de maintenir et promouvoir sa neutralité politique et de préserver l’autonomie du sport » (règle n° 2, point 5). Cette obligation de neutralité s’applique non seulement aux organisations qui composent l’ensemble du mouvement olympique, mais aussi aux athlètes participants, la règle 50 n’autorisant « aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale (…) dans un lieu, site ou autre emplacement olympique », sous peine de sanction (alinéa 2). Comme on le sait, cette restriction a pu être contestée par certains athlètes, au nom de leur liberté d’expression.

Le but premier de l’apolitisme érigé en valeur fondamentale par le CIO a été de préserver l’autonomie du mouvement sportif, en s’efforçant de le protéger de toute ingérence politique et étatique. Dans le contexte des tensions internationales récurrentes qui ont marqué le XXème siècle, qui a vu nombre d’Etats céder à la tentation d’instrumentaliser le sport d’élite et opérer une main-mise sur leurs propres organisations sportives, l’affichage de la neutralité politique a pu constituer un bouclier efficace. Autonomie et neutralité politique trouvent toutefois leurs limites au sein des instances sportives nationales, qui ne peuvent prospérer sans un soutien financier et un cadre réglementaire relevant des pouvoirs publics. D’où la nécessité de trouver un équilibre entre autonomie sportive et pouvoir étatique, que les pays européens ont dans l’ensemble réussi à atteindre, et qui constitue l’une des caractéristiques du  « modèle sportif européen » qui fait aujourd’hui l’objet d’un regain d’intérêt1.

La violation de la trêve olympique résultant de l’agression russe portée sur le territoire de l’Ukraine a révélé les failles d’une neutralité politique conçue d’abord comme une posture défensive2. En effet, persister à la maintenir aurait fini par être interprété par l’opinion publique internationale comme une forme d’approbation tacite, vite devenue intenable. L’émotion et l’indignation largement partagées ont imposé au mouvement olympique de se départir de sa traditionnelle et prudente réserve, pour adopter un registre plus tranché, non sans quelques hésitations. Après avoir évoqué le dilemme auquel elle était confrontée, la commission exécutive du CIO a fini par recommander, «  le cœur lourd», de ne pas autoriser la participation d’athlètes et d’officiels russes et biélorusses aux Jeux Paralympiques de Pékin3. Cette prise de position inédite a pris de court le Comité international paralympique (IPC) , qui avait dans un premier temps admis la participation des athlètes russes et biélorusses aux Jeux sous bannière neutre, et qui a été contraint de les exclure dès le lendemain, ce qui constitue la sanction maximale. L’UEFA et la FIFA ont à leur tour décidé d’exclure ou de suspendre les athlètes russes et biélorusses des compétitions à venir, tout en annulant ou déplaçant les compétitions prévues en Russie ou Biélorussie. Elles ont été suivies par d’autres fédérations internationales. Ainsi la guerre en Ukraine a conduit le mouvement sportif international, sous l’égide du CIO, à abandonner de facto en quelques jours le principe fondamental de neutralité politique qui constituait son credo depuis des lustres. A vrai dire, cette évolution spectaculaire est à mettre au compte du réalisme autant que de la réprobation vertueuse. En effet, les grandes organisations sportives internationales sont des entités calculatrices qui définissent leur stratégie en fonction des grands courants géopolitiques, et il eut été inconcevable qu’elles ne s’alignent pas sur l’opinion publique mondiale, dès lors qu’elle est sans équivoque. De plus, les décisions prises à l’encontre des athlètes russes et biélorusses s’inscrivent dans la ligne des sanctions appliquées à la Russie depuis la révélation d’une politique étatique de dopage, qui ont contribué à placer ce pays au ban de la communauté sportive internationale. La voie étant déjà ouverte, leur adoption n’a guère suscité de surprise, même si une étape a incontestablement été franchie avec l’interdiction pure et simple de participer. Au demeurant, on peut noter que dans un souci diplomatique de préserver l’avenir, les accusations directes contre la Russie ont été soigneusement évitées…

La question qui se pose à présent est de savoir si le tournant pris par le mouvement sportif international est durable, et si l’abandon de la neutralité politique est appelé à se confirmer à l’avenir. Comme d’autres observateurs, on peut noter d’abord qu’entre 2005 et 2015, la Russie a candidaté très régulièrement pour accueillir les plus grands événements sportifs, à l’instar d’autres Etats comme le Qatar, la Chine, les Emirats arabes unis ou l’Arabie saoudite. Ces pays, qui ne se distinguent pas particulièrement par leurs préoccupations pour le progrès des droits humains, font de l’accueil de tels évènements un facteur important de leur rayonnement sur la scène internationale, tandis que l’opinion publique des démocraties occidentales émet de plus en plus de réserve quant à leur gigantisme, leur coût ou leur impact écologique. Les  candidatures de ces pays ont donc souvent été acceptées comme un recours bienvenu, et force est de reconnaître que les instances sportives internationales n’ont guère manifesté de préoccupations quant à la nature de leurs régimes, au nom de l’apolitisme et du principe de non-ingérence.

En conclusion, on peut considérer que les prises de position marquées adoptées par le mouvement sportif international en réaction à l’agression russe en Ukraine étaient inévitables, au regard de la pression exercée par l’opinion publique mondiale. Mais sans faire preuve de pessimisme exagéré, il semble vraisemblable que dans un contexte international devenu moins critique, la neutralité traditionnellement affichée par le mouvement olympique reprendra ses droits, car elle sert ses intérêts les plus essentiels.

Colin MIÈGE, Président du Comité Scientifique de Sport et Citoyenneté

Crédit photo : Regards Critiques

  1. La question du modèle sportif européen figure à l’agenda de la présidence française de l’Union européenne dans le domaine du sport.
  2.  La trêve olympique, qui est promue par le CIO depuis des décennies, fait l’objet d’une résolution de l’Assemblée générale l’ONU avant chaque édition de Jeux olympiques d’été et d’hiver.
  3. Communiqué du CIO du 28 février 2022. Dans le même temps le CIO a réitéré la « recommandation pressante » de ne pas organiser d’événement sportif en Russie ou en Biélorussie, qu’elle avait formulée le 25 février 2022. 

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