Interview de Romain Poite (arbitre rugby)

par | 7, Mai, 2021

Élu meilleur arbitre français du Top 14 à cinq reprises, Romain Poite est l’un des meilleurs arbitres de rugby de sa génération. Mondialement connu, il s’est hissé au plus haut niveau et est aujourd’hui une figure incontournable de l’ovalie, avec notamment 3 Coupes du monde et 2 finales de Top 14 à son actif. Romain Poite nous a accordé un peu de son temps pour répondre à nos questions, un entretien dans lequel l’arbitre professionnel de 45 ans est revenu sur ses débuts dans l’arbitrage, les moments forts de sa carrière et sa vision de l’arbitre de rugby où passion et plaisir sont les maîtres mots. Un immense merci à lui pour cet échange.

Cela fait 14 ans que je vis un rêve éveillé

Romain Poite

Bonjour Romain, peux-tu te présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

Bonjour, je m’appelle Romain Poite et j’ai 45 ans. J’ai  d’abord été joueur de rugby pendant une dizaine d’années et notamment aux différents postes devant, même si ma plastique me trahirait aujourd’hui (rires). Je me suis orienté vers l’arbitrage alors que j’étais encore joueur, pendant que j’étais « crabos » (l’élite des – de 18 ans au plus haut niveau amateur), au Sporting Club Graulhétois.  Mon père, qui était impliqué dans le comité régional au sein d’une commission relative aux règlements, avait entendu qu’ils cherchaient des arbitres. Je me suis vite mis le pied à l’étrier, d’une parce que mon père trouvait cela plus intéressant que de passer les samedi après-midi au café avec les copains, et ensuite car cela me permettrait de fermer mon clapet de capitaine et que je comprendrais un peu mieux le rôle de l’homme en noir sur le terrain (arbitre). Entre temps, je suis rentré dans l’école de police, qui nous avait gentiment invité à arrêter les sports de contact afin de ne pas mettre en danger notre scolarité. Je me suis alors consacré naturellement à l’arbitrage car cela me permettait de garder un pied dans ma passion, le rugby. Je suis rentré comme arbitre en septembre 1994. J’ai d’abord passé les examens d’arbitre stagiaire, d’arbitre régional et puis d’arbitre fédéral. J’ai pu accéder à un contrat d’arbitre professionnel en juin 2007. 

Passionné de rugby, tu ne sembles pas avoir eu de vocation pour l’arbitrage. Comment le sifflet est-il arrivé dans tes mains?

Non c’est certain, mais le raccourci est tout de même vite fait : policier et arbitre sont deux métiers avec beaucoup de similarités. C’est vrai que, initialement, je n’étais pas du tout prédestiné à terminer arbitre, et jamais je ne pensais en arriver là. C’est magnifique de pouvoir arbitrer une finale de Top 14 ou même des matchs à l’international. Cela fait 14 ans que je vis un rêve éveillé. Je prends beaucoup de plaisir dans mon métier. Je suis reconnaissant d’avoir pu continuer une carrière rugbystique, certes un peu différente de celle de joueur, mais qui regroupe finalement beaucoup de points communs. « L’appétit vient en mangeant » comme on dit, naturellement avec de la motivation et du travail, on m’a invité à me projeter sur de nouveaux objectifs et accéder au plus haut niveau.

Quelles sont les clés de ta réussite ? 

Les clés de la réussite, à mon sens, c’est beaucoup de travail et beaucoup donner de sa personne, que cela soit sur le terrain ou socialement parlant avec sa famille. Il y a aussi énormément de motivation et de détermination, mais surtout du plaisir à prendre. Quand on fait les choses avec le sourire et de l’envie, c’est tout de suite plus simple. Enfin, et je dirais que c’est peut être l’aspect le plus important, il y a la remise en question permanente. Sans cela, c’est vraiment compliqué d’avancer.

Qu’est-ce-qu’un bon arbitrage selon toi ?

C’est un arbitre qui arrive à bien lire le jeu et qui sort d’un match de 80 minutes sans que l’on ait parlé de lui ou qu’il ait eu des décisions qui ont pu faire basculer, dans un sens ou dans l’autre, l’issue finale d’un match.

Quelles sont les facettes les plus dures dans l’arbitrage au rugby et quels sont les points les plus délicats à juger ?

C’est surtout la pression du résultat qui est importante. En rugby, et peut-être même davantage que dans certains sports, on a un impact, en tant qu’arbitre, qui peut être décisif sur le score. Il faut avoir de l’humilité et conduire le jeu avec ses convictions dans l’intérêt des deux équipes. Le fil conducteur c’est l’apport d’équité et de sécurité aux deux équipes au cours de la rencontre. Je dirais qu’aujourd’hui la réelle difficulté réside dans l’appréciation du jeu déloyal, il y a beaucoup de nouvelles “procédures”. Chaque semaine on travaille de nouveaux cas pour prendre les bonnes décisions, car il n’y a pas de vérité absolue. Nous restons malgré tout des humains, et pouvons donc commettre des erreurs.

L’autre facette compliquée à juger au rugby, c’est le jeu au sol, entre les plaquages et les mêlées. C’est le côté obscur de notre sport, toutes les décisions se discutent. Parfois, quand je regarde les vidéos, je me demande pourquoi j’ai sifflé dans ce sens alors que j’aurais pu tout à fait siffler dans l’autre.

Habitué des grands rendez-vous, y a-t-il un match dont tu as été l’arbitre, et qui t’a marqué plus que les autres?

Beaucoup de matchs m’ont marqué. Dernièrement, j’ai arbitré Pau-Bayonne, qui était l’un des matchs les plus compliqués à arbitrer en 14 ans de carrière au haut niveau. Autrement, si je devais citer un match qui m’a marqué, je dirais celui en 2013 qui opposait la Nouvelle-Zélande à l’Afrique du Sud, c’était une rencontre dont je rêvais, mon « graal ». J’étais passé ce jour-là à côté de mon match et j’avais commis une grosse erreur. Ces déceptions servent pour progresser et travailler davantage sur nos points faibles. 

Il y a aussi eu la finale de Coupe d’Europe (Heineken Cup) entre Leinster et Northampton. La finale s’est faite toute seule. Enfin,  j’ai eu la chance d’arbitrer deux matchs en Nouvelle-Zélande et en Australie, alors que très peu peuvent le faire, c’est un « privilège » (tournée des Lions Britanniques). Chaque match apporte son lot d’émotions et de souvenirs, parfois plus ou moins douloureux, mais cela reste d’excellents moments. 

Être arbitre demande beaucoup de sang froid, comment fais-tu face aux critiques ?

Il y a différentes voies je pense. Je dirais que la première qualité c’est de prendre du plaisir tout en garantissant un jeu équitable, c’est-à-dire arbitrer les gens avec la même vision et appréciation. Ensuite, il y a aussi des techniques parallèles comme la sophrologie, la remise en question. Le dernier est un élément fondamental dans notre discipline, il faut savoir  « tirer enseignement de ses erreurs ». Et surtout, il ne faut pas faire d’une erreur un poids alourdissant. Il faut chercher des solutions à chaque problème. Il faut évacuer la pression, et puis à titre personnel, l’expérience m’aide dans mon quotidien d’arbitre. L’erreur est humaine, elle arrive parfois, c’est la vie. Il faut tout faire pour l’éviter. Si ce n’est pas possible, il faut savoir se remettre en question.

Le rugby est un sport parfois violent (pouvant même causer des commotions cérébrales). Selon toi, y a-t-il une prise de conscience? On parlait à un moment de changer certaines règles, qu’en est-il aujourd’hui?

Aujourd’hui, la dimension physique des joueurs est assez démesurée, ce qui a généré beaucoup de contacts violents et notamment au niveau de la tête avec les commotions cérébrales. Le législateur s’est naturellement penché sur la question car il ne faut pas que l’image que renvoie le rugby ne soit uniquement réduite aux contacts et au jeu déloyal. Il a fallu mettre des règles en place, des adaptations qui font que ce sport se joue avec des garanties plutôt que des risques. L’idée est d’aborder le jeu déloyal d’une manière plus juste et équitable. On n’empêchera pas certains accidents, mais c’est triste de pouvoir perdre la vie en pratiquant sa passion, que cela soit au niveau professionnel ou amateur. Il est évident qu’il fallait réfléchir à ce niveau là, et en tant qu’arbitres nous sommes les premiers garants de cette sécurité. C’est à nous de faire une application la plus stricte et juste pour l’avenir de ce sport.

Comment le jeu « déloyal » a-t-il évolué depuis une vingtaine d’années?

On l’a vu évoluer malheureusement. Ce n’est pas tant une attitude des joueurs qui est à l’origine de la dérive. Le véritable souci c’est la dimension physique qui est amplifiée car les joueurs vont plus vite, sont plus costauds qu’il y a 20 ans. Il y a aussi nettement plus de contacts et ils sont souvent plus violents. On essaye de changer, malgré tout, les attitudes des joueurs pour que cette dimension physique ne soit pas l’élément moteur d’une polémique sur le jeu, mais nous sommes obligés de trouver des applications de règles qui limitent cet impact physique, notamment sur les plaquages. On a encore beaucoup de chemin à faire. Le jour où le plaquage se fera en dessous du plexus ou en dessous de la poitrine, on s’éloignera de la zone de danger que représente le cou et la tête. Il faut revenir à l’essence même du plaquage. 

Comment expliques-tu la lente intégration des femmes au poste d’arbitre dans le monde de l’ovalie?

On ne dira pas que le rugby est un sport misogyne mais c’est un sport qui, historiquement, est pratiqué par les hommes. Ces vingt dernières années, on a vu une augmentation du nombre de femmes dans le milieu du rugby, non pas qu’il n’y en avait pas avant, car je me rappelle qu’aux écoles de rugby, quand je jouais, il y avait déjà des filles. Le développement du sport féminin est arrivé tardivement mais on prend tout autant de plaisir car c’est plus technique et plus appliqué, bien que moins rapide et physique. Il faut laisser le temps faire son effet. Elles méritent tout autant que les hommes d’être intégrées aux différents postes dans le monde du rugby.

Le football peine à voir l’arbitrage vidéo s’installer. Au rugby cela semble bien plus développé. Que penses-tu de l’arbitrage vidéo, est-ce un outil indispensable?

C’est un outil indispensable, surtout quand l’on regarde les enjeux désormais dans le sport professionnel. Il n’y a plus le droit à l’erreur. Au vu des investissements humains et financiers, on ne peut plus se permettre de faire sans. C’est pour nous, arbitres, un outil indispensable car il permet de prendre les meilleures décisions, notamment sur les essais. Cela permet de prendre les décisions les plus justes possibles s’agissant du jeu déloyal. On (le monde du rugby) a eu nos travers, et c’est pour cela que je ne condamne absolument pas le football et la VAR, mais on a encore des erreurs même aujourd’hui. Il faut savoir se servir de cette assistance vidéo, il y a eu un petit temps de latence pour trouver un équilibre, c’est normal. Aujourd’hui, on est environ à 2 appels à l’assistance par match. La réflexion est continue, de nouvelles règles sont encore mises en place, mais le retour sur cet outil est favorable dans l’ensemble.

Tu prépares des Masters en parallèle. Des projets de reconversion en vue?

Je me suis rendu compte, au cours de ma carrière, que la reconversion commençait à se préparer en amont. Ainsi, j’ai effectué un Master 2 dans le Management des Organisations Sportives et Sociales à l’Université d’Aix-Marseille. J’ai ensuite fait un Master à Toulouse Business School en Management Business Unit. Je me projette d’ores et déjà sur ma reconversion, car comme on dit « ça sent le sapin » (rires). Il faut penser à l’avenir, j’ai la chance de pouvoir revenir dans mon métier initial, qu’est celui de policier. Toutefois, je voulais me créer une troisième opportunité à côté du rugby et de la police. Si je porte un projet de reconversion des sportifs c’est aussi car certains ne s’en rendent pas toujours compte, on ne se pose pas toujours les bonnes questions. J’ai envie que certains prennent conscience que le sport c’est une chose, mais la blessure et la fin de carrière peuvent arriver vite. Il faut prendre de l’avance et ne pas attendre le dernier moment.

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes arbitres?

Un conseil, avec beaucoup d’humilité, c’est de prendre du plaisir. Ne vous posez pas trop de questions, cela viendra si ça doit venir. Il ne faut pas se projeter trop vite dans la perspective d’une carrière professionnelle car il y a très peu d’élus. Il faut savoir qu’on est que 5 professionnels en France sur 3600 arbitres.

Un petit pronostic pour la Coupe du Monde 2023?

Mon pronostic serait celui du cœur, que l’Équipe de France arrive au bout et remporte ce trophée qu’on n’a jamais gagné depuis 1987. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, c’est tellement aléatoire. La conjoncture actuelle n’aide pas, les niveaux sont tronqués, mais on a une belle équipe de France qui a bien progressé depuis 2 ans et qui est sur une bonne dynamique. Allez la France !

Crédit photo : WeChamp

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