Interview de Maître Moustapha Kamara

par | 10, Oct, 2020

 

Maître Moustapha Kamara est un avocat d’origine sénégalaise. En sa qualité d’avocat mandataire sportif, il représente les intérêts de nombreux footballeurs dont Sadio Mané : l’attaquant incontournable de Liverpool. Professeur, et auteur de divers ouvrages en droit du sport, Monsieur Kamara a gentiment accepté de prendre un peu de temps pour répondre à mes questions. Je le remercie beaucoup de sa confiance et de sa contribution pour Jurisportiva.

 

 
La place de l’avocat est centrale dans la gestion de carrière d’un footballeur

 

Bonjour Maître, pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours?

Bonjour, je m’appelle Moustapha Kamara, je suis franco-sénégalais. En 2006, après avoir obtenu mon bac au Sénégal, je suis venu en France faire des études de droit. Je suis arrivé à l’Université de Reims où j’y ai effectué mon cursus, de la licence au doctorat. J’ai ensuite mené une thèse en droit du sport portant sur « Les opérations de transfert des footballeurs professionnels », avec l’aide d’une bourse de recherche de la FIFA. Parallèlement à ma thèse, j’ai obtenu un MBA en management à Neoma Business School à Reims. Par la suite, je suis devenu avocat mandataire sportif au Barreau de Marseille.

Pourquoi avoir choisi la fonction d’avocat particulièrement ?

La fonction d’avocat était une évidence pour moi. Mon oncle était dans le Conseil Constitutionnel du Sénégal, ma tante était Doyenne des Juges. Beaucoup d’autres membres de ma famille travaillaient dans le monde du droit, cela a été sans aucun doute déterminant dans mon orientation universitaire et professionnelle. Désormais, je suis avocat mandataire sportif, c’est-à-dire que j’ai la possibilité de « représenter en qualité de mandataire l’une des parties intéressées à la conclusion de l’un des contrats mentionnés à l’article 222-7 du code du sport ». Cette fonction existe depuis la loi de modernisation des professions judiciaires et juridiques, du 28 mars 2011. Beaucoup d’obstacles liés à cette fonction ont été levés depuis peu, d’où le fait que j’ai désormais la qualité d’avocat mandataire sportif. J’ai monté toute une équipe autour de cette nouvelle activité, même si le droit du sport reste pour l’instant une activité accessoire.

Vous êtes avocat mandataire sportif. Le sport et vous c’est une histoire d’amour ?

C’est une histoire d’amour mais c’est aussi une histoire familiale. J’ai été baigné dans le milieu sportif très jeune car ma famille a toujours plus ou moins travaillé dans ce milieu. J’avais aussi beaucoup d’amis d’enfance qui étaient des sportifs professionnels, et notamment des footballeurs, comme Aliou Cissé qui jouait au Paris-Saint-Germain à l’époque et qui est aujourd’hui entraîneur de l’équipe nationale sénégalaise. Mon oncle est l’un des tout premiers entraîneurs nationaux de l’équipe féminine de basket. Un autre de mes oncles entraînait l’équipe sénégalaise de football et un autre encore était président d’un club de football au pays. Mon cousin, lui, est président de la Ligue de basket au Sénégal et un autre de mes oncles est président de la Ligue régionale de football sénégalaise. Vous l’aurez compris, le sport fait partie intégrante de ma famille. Nous sommes presque tous des passionnés. Pour ma part, je jouais dans l’équipe universitaire de Reims, et je continue aujourd’hui à jouer au football et au basket. Je ne m’en cache pas, ma passion pour le sport et mon métier sont indéniablement liés.

Vous enseignez à l’École des Agents de Joueurs de Football. Pourquoi avoir choisi le métier d’avocat plutôt que celui d’agent ?

Je suis professeur à l’EAJF depuis 3 ans maintenant. Je dispense tous les cours en droit du sport concernant la ligue, le dopage, le règlement FIFA… J’aide aussi à la préparation aux examens. Initialement, je suis avocat, ce n’est qu’après que j’ai décidé de devenir avocat avec la qualité de mandataire sportif. Cela fait 15 ans que j’exerce désormais. J’ai écrit des livres, j’enseigne des cours en droit du sport. Toute cette expérience m’a amené à considérer que j’étais prêt à accompagner des sportifs de haut niveau. Je ne regrette pas du tout mon choix, au contraire. Je suis très épanoui.

Vous écrivez aussi des ouvrages sur le droit du sport, pouvez-vous les présenter brièvement ?

Oui j’ai écrit plusieurs ouvrages : un livre sur le football africain, un autre sur le droit du travail, sur les sociétés sportives, sur les grands défis du football africain… J’essaye, parallèlement à mon travail d’avocat, de me concentrer à retranscrire certaines problématiques juridiques auxquelles je fais face au quotidien.

Vous qui venez du Sénégal, que pensez-vous de ces faux agents qui escroquent les jeunes joueurs africains, dont beaucoup de sénégalais ?

Ce n’est pas propre au Sénégal et ce ne sont pas à proprement parler des « agents ». Ce sont des escrocs qui portent atteinte à ceux qui ont leur licence et qui font très bien leur travail. Ce phénomène est, à mon sens, en train de diminuer. C’était auparavant une grande problématique dans le football africain. Les académies africaines sont aujourd’hui très bien renseignées sur les agents sur le marché, il y a tout de même plus de moyens qu’il y a 10 ans. Il reste évidemment de l’escroquerie mais c’est comme partout. Le phénomène n’a plus les mêmes dimensions qu’avant et c’est une très bonne chose pour nous africains, sénégalais.

Que pensez-vous de la plaie du trafic d’âge en Afrique ?

C’est une autre problématique du football africain qui disparaît peu à peu également. Il y a deux grandes principales académies au Sénégal qui mettent notamment en place des tests osseux. A propos ce ces joueurs qui rejoignent les académies, je peux vous assurer qu’il y a une quasi-certitude liée à leur âge. Le Sénégal, vous le savez sans doute, participe depuis peu à de grandes compétitions internationales. Lors de participations à ce genre de compétitions, les instances font également des tests pour déterminer l’âge de chaque joueur et, à ma connaissance, aucun joueur n’a vu son âge remis en cause en équipe du Sénégal. Le peu d’infrastructures et de moyens à l’époque rendaient tout ça plus compliqué. Le Sénégal relève petit à petit tout ces défis. Je pense qu’il ne faut pas généraliser.

En 2010, vous affirmiez que le football sénégalais commençait à s’en sortir après des années de galère et que la nouvelle Fédération dirigée par votre ami Maître Senghor ainsi que la Ligue Professionnelle faisaient du bon travail. Quel constat sur le football sénégalais 10 ans après ?

Je peux vous dire qu’aujourd’hui il faut tirer un bilan largement positif du travail de Maître Senghor. La sélection nationale sénégalaise a joué récemment la finale de la coupe d’Afrique des nations et est montée à la 20ème place au classement FIFA pour la première fois de son histoire. C’est la première équipe africaine à atteindre ce classement. Il y a également une stabilité au niveau des entraîneurs. Depuis bientôt 5 ans, Aliou Cissé est en poste et fait du très bon travail. La Fédération est autonome au niveau financier, alors qu’avant elle dépendait de l’Etat. Les infrastructures se sont développées, il y a deux centres techniques d’entraînements qui répondent aux standards internationaux. Avec toutes ces réalisations de la fédération sénégalaise de football, il y a une telle attractivité que les joueurs de niveau mondial se disputent pour intégrer l’équipe nationale, alors qu’auparavant c’est la sélection qui courait après ses joueurs.

Selon vous, l’avocat est t-il incontournable dans la vie du footballeur professionnel ?

L’avocat, s’il n’a pas une place quasi indispensable, doit au moins occuper une place très importante. On le voit avec la multitude de problématiques liées aux transferts des joueurs, comme Gueye du Havre à Marseille par exemple, que l’avocat est nécessaire. L’aspect contractuel est très important, il faut une personne qui sache gérer la carrière du joueur car on le sait, les choix de carrière sont importants et peuvent parfois être dangereux s’ils sont mal faits. Il faut bien répartir les rôles, c’est finalement un travail d’équipe. Le joueur s’occupe du sportif et l’avocat du contractuel, de l’administratif… En menant à bien tout ça, chacun de son côté, alors le joueur peut progresser. A contrario, si des mauvais choix sont pris ou que du mauvais travail est fait, cela impactera la carrière du joueur, parfois de manière irréversible. L’avocat est donc central dans la gestion de carrière et le suivi de celle-ci.

Quel est l’éventail de clients que vous avez sur le marché sportif ?

Je suis notamment l’avocat de Sadio Mané, que l’accompagne depuis 2012, des Red Bulls Salzbourg, en passant par Southampton jusqu’à Liverpool. Il y a pas mal de joueurs que j’accompagne au niveau du Tribunal arbitral du sport également. Il y a également des joueurs qui ont parfois des agents mais qui m’appellent pour boucler un transfert, qui ont besoin d’aide pour la rédaction de leurs contrats de travail. Je conseille aussi des joueurs, notamment pendant les périodes estivales où certains sont mis de côté par l’entraîneur, et que j’accompagne devant la commission juridique de la LFP. Je conseille également des académies sénégalaises, la Fédération Sénégalaise de football, des syndicats d’entraîneurs, etc. Je suis enfin l’avocat de joueurs en Ligue 1 et à l’étranger. Comme vous allez à Lille en Master Droit du sport, je peux vous dire que j’ai quelques joueurs du LOSC qui sont aussi en équipe de France U20.

Vous êtes l’avocat de Sadio Mané, l’un des meilleurs joueurs du monde. Avez-vous un objectif particulier en tête avec lui ? 

De 2012 à 2014, je m’occupais entièrement de Sadio Mané s’agissant de la gestion de sa carrière car il ne disposait pas encore d’agent. Je le conseillais au Red Bull Salzbourg. Lors de son transfert en Angleterre, à Southampton, nous nous sommes associés à une agence allemande (Arena 11). On a collaboré à partir de 2014 lors de son transfert à Southampton, et aussi lors de son transfert à Liverpool jusqu’à l’année dernière quand Sadio a été prolongé. Il y a eu un litige lors de sa prolongation de contrat avec l’agent Bjorn Bezemer. Ils ont finalement géré la prolongation de son contrat sans m’informer. Un litige est alors né, mais c’est en train de se résoudre actuellement.

Crédit Photo : ODS Sport

1 Commentaire

  1. KAPUNDJU ROGER

    Bonsoir,
    J’ai eu le privilège de le côtoyer lors de mon passage à l’EAJF, c’est un Grand Monsieur humainement et ayant des vraies compétences pédagogiques dans l’enseignement des instances sportives aussi bien nationales qu’internationales.

    Réponse

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