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Thibaud Leplat, philosophe et passionné de football, est également rédacteur en chef de la revue de l’After Foot. Dans cet entretien avec Jurisportiva, il nous dévoile les origines de son parcours, offrant ainsi une perspective unique sur les univers qui le passionnent tant.
Bonjour, tout d’abord pouvez vous vous présenter en quelques lignes ?
Bonjour, je suis Thibaud Leplat, Philosophe du Football. Journaliste, rédacteur en chef de plusieurs publications et consultant, je m’investis pleinement dans l’univers du Football.
Qu’est-ce qui vous a amené à travailler dans le monde du football ? Est-ce un métier passion pour vous ?
Pour être sincère, cela n’a jamais été mon objectif. Dans ma vie, il y a toujours eu deux pôles majeurs : le football et la philosophie. J’ai joué au foot dès mon plus jeune âge, tout en me consacrant à mes études, particulièrement en littérature et en philosophie. Pendant longtemps, ces deux univers ont été séparés. Je n’ai jamais réussi à les concilier, jusqu’au jour où je suis parti en Espagne et j’ai pu découvrir le métier de philosophe du football. C’est à ce moment-là que j’ai senti que je pouvais réellement fusionner ces pôles. J’ai donc débuté en tant que pigiste pour plusieurs journaux et progressivement, la philosophie m’a permis de trouver ma place dans le monde du football, apportant ainsi une véritable originalité à mon profil.
Que la philosophie peut-elle apporter au football ?
On peut également inverser la question : qu’est-ce que le football peut apporter à la philosophie? Pour ma part, après avoir exercé en tant que journaliste, je suis revenu à mes études de philosophie et la philosophie du football m’est apparue comme une évidence. Le football offre une image simple et accessible des grandes problématiques existentielles. La philosophie apporte une structure au langage et une maîtrise de l’existence alors que le football offre une représentation visuelle. Ce qui est surprenant, c’est que cette discipline reste encore relativement marginale. Socrate lui-même a enseigné aux jeunes étudiants, alliant bien-être du corps et de l’esprit, un exercice spirituel nécessaire à l’hygiène de la sagesse – une exigence qui est au cœur même du sport et particulièrement, du football. Il m’est donc naturel de mélanger les deux.
Le sport est une branche de l’humanisme, un moyen d’éduquer l’homme et de le rendre meilleur. C’est ainsi qu’on le connaît. Il a été codifié avec un cadre pédagogique précis visant à civiliser la classe aristocratique. Le sport offrait un espace cathartique, permettant d’exprimer la violence dans un cadre réglementé. L’excitation liée à la violence a été transférée à l’excitation de l’obéissance aux lois et aux règles. À travers les règles, l’homme pouvait être civilisé.
Le football n’est pas seulement une pratique physique, c’est un rapport au monde, un mode d’existence à l’instar de l’amour ou encore du théâtre. C’est quelque chose qui structure l’esprit au-delà même de sa pratique.
Quels sont les défis principaux que vous pouvez rencontrer dans votre travail au quotidien à l’After Foot ?
Légitimer la place de la philosophie dans le football, c’est aussi répondre à une ambiguïté persistante. En effet, il existe souvent un snobisme des élites intellectuelles à l’égard des sports, notamment du football. Ce phénomène est bien réel en France et il est paradoxal, surtout quand on considère que ce sport, à ses débuts, était justement associé à l’aristocratie. Cependant, en France, il existe cette séparation historique entre l’âme et le corps, où l’esprit a toujours été valorisé au détriment des pratiques concrètes, ce qui a contribué à la marginalisation du football par les intellectuels.
Inversement, dans le monde du football, il existe aussi un snobisme vis-à-vis des intellectuels. Beaucoup ont du mal à accepter les philosophes ou les analyses qui viennent complexifier quelque chose de relativement simple au final. Toutefois, à l’intérieur de ces deux univers, il y a ceux qui s’interrogent et qui trouvent légitime ce type de questionnement. Ce sont souvent les entraîneurs qui sont d’ailleurs mes premiers lecteurs. Ce sont eux, ainsi que les autres passionnés du jeu, qui réfléchissent à la place du football dans leur vie, au rapport avec le vestiaire, à la souffrance, à la défaite.
La question philosophique est donc essentielle car elle permet de mettre des mots sur les problèmes quotidiens rencontrés par les acteurs du football. La philosophie ne permet pas de gagner un match mais elle aide à accepter la défaite, à vivre pleinement l’expérience et à en comprendre les enjeux.
Mon travail consiste à établir des liens historiques qui n’ont pas toujours été faits mais qui me paraissent évidents. Certains textes permettent de mieux appréhender le football. Ce sport est complexe et la philosophie apporte un éclairage qui permet de plonger plus profondément dans son mystère et, surtout, de comprendre son attrait.
Quels sont les bienfaits de la défaite pour un joueur selon vous ?
Ce qui m’intéresse, c’est le constat suivant : la défaite est omniprésente dans le sport. Le quotidien d’un sportif, c’est avant tout une série de défaites. Le sport devient véritablement un jeu au moment où l’on recommence, où l’on se remet en marche pour peut-être gagner la prochaine fois. Cette dimension répétitive est fondamentale et la défaite en est le fondement. Elle incarne la finitude, l’absurdité de l’existence en la rejetant par la répétition même. De nombreux textes, comme ceux de Freud ou de Camus, abordent cette idée : le sport est l’un des rares domaines où l’on peut expérimenter l’absurdité au quotidien, tout en tentant de l’apprivoiser. Camus évoque, par exemple, cette “stupide envie de pleurer“ après une défaite soulignant bien que cette émotion est “stupide”. Car en soi, la défaite n’a pas de sens, elle génère une déception intense, mais elle reste toujours provisoire car elle peut être effacée par un autre match, une autre chance de jouer. Par la réglementation du jeu et par sa répétition, on éloigne la mélancolie née de l’absurdité de la défaite et de l’existence.
La défaite est un grand théâtre de l’absurde qu’il est crucial de savoir apprivoiser et comprendre pour mieux l’apprécier. L’énergie qui résume un match, c’est cette tentative de gagner, d’y croire. C’est ce qui fonde le jeu. La défaite n’en est jamais l’objectif. Elle reste un accident, mais paradoxalement, cet accident est l’essence même de la discipline.
Comment définiriez vous le beau jeu en football ? Notamment suite à l’écriture de votre livre à ce sujet.
Comment repérer les instants qui vont toucher un public universel, sans concept, au-delà même des connaisseurs du sport? Kant en parle également. Ce sont des instants de grâce, que j’évoque dans mon livre La Magie du Football. Notre sens esthétique est éveillé à ces moments précis, des instants où l’immatériel s’invite dans la matière, comme le décrit Henri Bergson. C’est le moment où on a l’impression que la matière obéit à l’esprit. Les forces naturelles sont maîtrisées et n’affectent plus notre action. C’est une sensation fugitive : durant le temps d’un instant, on a l’impression de vaincre le déterminisme. C’est là que le football devient un art, tout simplement.
La véritable question réside dans le fait de savoir quand le football devient de l’art. Je ne crois pas qu’il le soit en permanence. Il y a une hiérarchie dans l’art et c’est là le travail du philosophe : trouver la distinction. Quels sont les éléments dans le football qui permettent de dire qu’il touche à l’art?
Comment définiriez-vous la culture foot en France ? Pourquoi est-elle décriée par rapport à ses voisines allemande, italienne, anglaise et espagnole ?
Avec la massification et la démocratisation du football, le sport a perdu une partie de son prestige, notamment parce qu’il n’a pas toujours été perçu de cette manière. Autrefois, parmi les aristocrates, le football était considéré comme un loisir respectable. Mais avec l’avènement du professionnalisme, il est devenu un produit de masse, et cette transformation a affecté son essence.
Je pense que dans les années 70, des figures comme Albert Batteux ont joué un rôle important dans la préservation d’une dimension philosophique du football. En revanche, dans des pays comme ceux d’Amérique Latine, des entraîneurs comme Cesar Luis Menotti n’ont pas eu de mal à faire du football un “opéra du peuple”, en le transformant en un outil d’émancipation démocratique. En France, cela n’a pas vraiment été le cas. Au contraire, dans les années 80, la gauche communiste ou encore les Églises ont délaissé le sport, et le football a perdu sa fonction humaniste. Il est devenu un produit de consommation, perdant ainsi les exigences d’émancipation qui lui étaient propres.
Depuis les années 2000, avec l’essor de la culture internet, on assiste à une tentative de récupération de cette tradition perdue, avec des journalistes intellectuels et humanistes qui cherchent à amener le football ailleurs et à en parler différemment. Il est crucial de garder à l’esprit que le football est une matière noble qui mérite d’être traité avec la considération qu’il mérite.
Un avis sur le nouveau format de l’UEFA sur la LDC ou la ligue Europa ?
Je trouve personnellement, que le multiplex est inregardable. Réduire le football à une simple succession de buts, c’est absurde. Bien sûr c’est bien qu’il y ait ces deux formats mais ce n’est pas ainsi que j’aime vivre le football.
L’idée du classement généralisé me fait beaucoup penser à la Superligue, même si on y a inclus des clubs moins prestigieux. Cela ressemble à une compétition généralisée entre clubs. Avec ce classement direct, c’est comme si on traitait la compétition comme un championnat. Cela installe l’idée qu’en Europe, tous les clubs participent à la même compétition. On arrive à un point où la question du nombre de participants dans ces compétitions devient essentielle.
Les ligues nationales devraient réduire le nombre d’équipes pour redonner de la valeur à leur propre championnat. En France, on voit bien que plus il y a de places en Europe moins le championnat national a de poids. Toutefois l’idée du format est intéressante et cela montre bien l’évolution du football qui s’interroge sur la structure même de ses compétitions.
Quant à la véritable défaite, elle se joue à travers la “mort subite”. Le final eight, pour moi, est un des formats les plus intéressant.
Comment analysez-vous le rôle des réseaux sociaux dans la manière dont le football est perçu ? Comment cela influe sur la carrière des joueurs ?
L’impact des réseaux sociaux sur les joueurs est considérable. Ces plateformes représentent souvent leur seul lien avec l’extérieur. Twitter par exemple, fonctionne comme une tribune de stade à l’échelle mondiale. Cela crée une dynamique de groupe, un véritable fonctionnement de meute, avec des mouvements de foule, des lynchages, puis tout à coup des effusions de joie. Tout cela est extrêmement éphémère, sans aucune mémoire immédiate. C’est l’un des angles morts de nombreuses études sur la violence dans les stades, un domaine qui reste encore largement inexploré mais qui est au cœur des dynamiques actuelles.
Le football est un lieu d’émotion pure, et Twitter s’est parfaitement marié avec ce phénomène, amplifiant les émotions extrêmes. Néanmoins, il y a des aspects délétères, car les joueurs peuvent être victimes de menaces ou de violences démesurées, amplifiées par les algorithmes des réseaux sociaux. Toutefois, il convient de noter que ces côtés négatifs ne sont pas exclusifs au football.
Malgré cela, il y a un vrai avantage des réseaux sociaux dans le monde du football : l’horizontalité du savoir. Avec la multiplication des contenus et des profils, de nombreuses personnes ont pu émerger grâce aux réseaux sociaux, contribuant ainsi à l’expansion de la culture footballistique. Cela a permis de hausser le niveau d’exigence et d’élargir les horizons de ce qui peut être partagé et discuté.
Le football est un sport souvent source de polémiques et d’émotions fortes, comment parvenez-vous à garder une vision objective tout en étant passionné ?
Il faut savoir jongler avec plusieurs cordes à son arc et explorer divers registres. L’enjeu est de récupérer cet émerveillement. Avec la surproduction de matchs diffusés, le défi est inverse : il s’agit de maintenir la passion malgré la saturation. Même lorsque certains matchs deviennent moins intéressants, il reste toujours quelque chose à apprendre de ce qui se joue. La philosophie, dans ce contexte, nous aide à comprendre ce qui nous arrive.
Par ses dérives et ses forces, que dit le football de notre société ?
Je le formulerai autrement – que dit la société à travers le football? Le football offre un langage qui permet d’aborder de manière simple et claire les grands enjeux de la société, de réfléchir à des tabous, à des sujets qu’on n’osait pas aborder, mais de façon sereine. Par exemple, la question de la laïcité et du port du voile lors des compétitions. À travers le football, on parle de sujets concrets. L’implicite fonctionne très bien dans ce sport.



