Interview de Mathilde Sénéchal (athlète de haut-niveau)

par | 18, Jan, 2023

Diplômée d’un Master de Droit des Affaires à l’université de Lyon 3, Mathilde SÉNÉCHAL est une sportive de haut niveau, spécialisée dans le demi-fond où elle est notamment : Championne de France Espoir de Cross, Vice-championne de France Élite du 5000m, Vice-championne d’Europe Espoir du 3000m. Mathilde a longtemps alterné entre études de droit, séances de sport et compétitions. Un agenda millimétré où le moindre écart n’est pas permis, et qui nécessite à la fois discipline et rigueur pour atteindre le haut niveau, mais aussi pouvoir mener de front, deux telles carrières.

Mathilde revient au cours de cette interview pour Jurisportiva sur sa carrière de sportive de haut-niveau en parallèle de ses études, son projet de carrière mais également de manière plus générale sur le statut de sportif de haut-niveau en France, les défis juridiques du sport français à venir… L’ensemble de l’équipe Jurisportiva s’associe pour la remercier de son temps et lui souhaite bonne chance pour le cap Paris 2024.

À moins de deux ans des Jeux Olympiques à Paris, le plus grand défi juridique me semble être la reconnaissance d’un véritable statut pour le sportif de haut niveau.

Bonjour Mathilde, est-ce que vous pourriez vous présenter en quelques mots ?

Bonjour, je m’appelle Mathilde Sénéchal, j’ai 25 ans. Je suis diplômée d’un Master en Droit des affaires approfondi obtenu à l’Université Jean Moulin, Lyon III. Je suis également sportive de haut niveau en équipe de France d’athlétisme depuis plusieurs années. 

Vous étiez donc étudiante en droit et meniez une carrière d’athlète au plus haut niveau en simultanée. Quelles sont pour vous les plus grandes difficultés associées à un tel projet ?

La première difficulté est de pouvoir obtenir un aménagement d’emploi du temps. Le sport de haut niveau demande un investissement quotidien avec des entraînements le matin et le soir. Les études de droit demandent également un fort engagement. Il faut pouvoir concilier les deux au mieux, ce n’est pas toujours évident. Souvent, le projet sportif est perçu comme « perturbateur » alors qu’en réalité il apporte des atouts complémentaires pour le sportif / étudiant. Le sportif apprend à gérer son stress, à respecter une planification pour atteindre un objectif, il sait se remettre en question et connaît le goût de l’effort. A mon sens, ce n’est donc pas un désavantage de mener un double projet.  

La seconde difficulté tient à l’organisation de ce double projet. Il est essentiel de bien orchestrer chaque journée et d’avoir une planification sur les semaines à venir. Il faut pouvoir anticiper les périodes compliquées comme les partiels, les stages ou les compétitions qui demandent souvent de longs déplacements. Comme je dois partir en stage d’entraînement au moins trois fois dans l’année, j’ai loupé plusieurs semaines de cours. J’ai eu la chance d’avoir des amies qui m’ont envoyé les cours sinon j’aurais eu beaucoup de mal à pouvoir les rattraper. Une fois j’ai suivi un cours en visio en faisant une séance sur mon vélo d’appartement car je ne voulais pas accumuler du retard dans le cours.  

La reconnaissance académique du profil du sportif de haut niveau est-elle à parfaire ? Dépend-elle des filières ? Le droit y est-il particulièrement réticent ?

La reconnaissance académique du profit du sportif de haut niveau est bien prévue par les textes (Article L.221-9 du Code du sport). Cependant, son application concrète demeure aléatoire selon les filières. L’INSA (Institut National des Sciences Appliquées) est reconnue comme accordant une vraie place et des aménagements de cursus pour les sportifs de haut niveau. Dans certaines écoles il existe des classes spécifiques « sport études » permettant aux sportifs de haut niveau de suivre un cursus adapté à leurs contraintes. 

Pour ma part, cela a été plus compliqué en droit. Au moment où j’ai demandé à faire ma licence en 4 ans au lieu de 3, cela n’a pas bien été accueilli au départ. J’étais la première élève de la Faculté à demander ce genre d’aménagement. Administrativement cela a été un peu laborieux. Plus tard, lorsque j’ai changé d’Université pour mon Master, on m’a fait comprendre que j’étais, encore une fois, « la seule à demander cela ». Au-delà des difficultés administratives que cela peut poser, il faut aussi que les professeurs acceptent. Par exemple, certains stages d’entraînement tombaient pendant les périodes de partiels. Je devais les passer à distance avec l’accord du professeur. J’ai eu de la chance d’être face à des professeurs compréhensifs qui ont accepté. 

Je ne pense donc pas que le droit soit particulièrement réticent à la reconnaissance académique du sportif de haut niveau, seulement, comme il s’agit d’un pourcentage très faible d’étudiants, le système n’est pas encore bien établi. 

Si le parcours universitaire devient plus modulable pour s’adapter aux contraintes des sportifs de haut niveau cela les encouragerait sûrement à continuer leurs études. Malheureusement beaucoup s’arrêtent de manière précoce en pensant qu’il n’est pas possible d’avoir un double projet. 

Cette thématique, au-delà d’être au cœur de votre vie personnelle, a également constitué le cœur de votre sujet de mémoire. Pouvez-vous nous en parler ? Quels sont les principaux points à retenir de votre écrit ?

Cela me tenait à cœur de travailler sur un sujet qui avait du sens pour moi. L’idée était que mon travail puisse resservir par la suite. Il existe très peu d’études juridiques sur le statut des sportifs de haut niveau. C’est un vaste sujet qui, juridiquement, est d’ailleurs très mal défini. On parle de « sportifs professionnels », « sportifs de haut niveau », sans avoir une définition claire et reconnus par tous. 

Pour mon étude, je suis partie du constat de l’insuffisance du droit positif sportif afin de proposer un statut juridique adapté aux sportifs de haut niveau indépendants. Je définis ces derniers comme « toutes personnes ayant pour activité principale rémunérée l’exercice d’une activité sportive en son nom propre et de manière indépendante ». Les sportifs de haut niveau non-professionnels, c’est-à-dire ceux qui ne possèdent pas un contrat de travail sont dans un flou juridique qui est insécurisant. Ce qui conduit souvent ces sportifs à être dans une situation précaire en matière notamment de financement, de protection sociale ou encore concernant leur retraite. 

J’ai donc imaginé un ensemble de droits et d’obligations leur attribuant un véritable statut juridique qui serait inscrit dans le code du sport sous le chapitre « sport professionnel indépendant ». Ces sportifs seraient assimilés à des entrepreneurs individuels avec une protection particulière pour les dommages corporels. En outre, j’ai imaginé la possibilité pour le sportif de bénéficier directement de dons à travers le mécénat afin de financer sa carrière sportive. Enfin, ils pourraient bénéficier d’un pécule issu d’un fonds de fin de carrière des sportifs individuels. Ce statut complétera celui de « sportif de haut niveau » qui dépend actuellement d’une inscription sur listes ministérielles et qui peut être remis en cause chaque année. 

Vous avez participé, à la fois en tant que collaboratrice mais également en tant qu’athlète, à la publication d’un dossier du site DroitduSport.com sur le statut des sportifs de haut niveau. À l’image de votre mémoire et de cette collaboration, que représente pour vous cette implication dans la défense de ce statut et de sa définition ?

Mon implication dans la défense de ce statut et de sa définition découle naturellement de ma position de juriste et sportive de haut niveau. J’ai envie de profiter de ma double casquette pour apporter ma pierre à l’édifice. Je pense que les sportifs, directement concernés par le sujet, sont les mieux placés pour réfléchir à un statut qui répondrait à leur besoin de protection juridique. Je ne prétends pas pouvoir révolutionner seule le statut du sportif de haut niveau, je souhaite simplement qu’une réflexion soit menée à ce sujet en intégrant l’avis des sportifs. 

Depuis la Loi Sport et l’obligation de créer au sein de toutes les fédérations des Commissions des Athlètes de Haut Niveau (CAHN), la place du sportif de haut niveau semble avoir été revalorisée au sein des instances. Qu’est ce que cela représente pour vous ? Votre engagement sur tous les fronts pourrait-il vous mener à vous engager au sein de la FFA ?

C’est une très bonne chose de mettre en place des commissions des athlètes de haut niveau. Il faut réunir les voix des sportifs pour qu’ils aient un véritable poids au sein des instances. Cependant, je n’ai pas encore vu de répercussions concrètes de ces commissions, du moins au sein de la fédération française d’athlétisme (FFA) dans laquelle je suis. C’est dommage car je sais que la CAHN de la FFA a travaillé sur des problématiques telles que le statut du sportif mais aucun écho n’a été fait à ce sujet. 

Si l’occasion se présente je serais en effet prête à m’engager dans cette commission. 

Quels sont les défis juridiques en lien avec le sport dans les prochaines années ? Y’en a t-il un qui vous intéresse plus particulièrement ?

A moins de deux ans des Jeux Olympiques à Paris, le plus grand défi juridique me semble être la reconnaissance d’un véritable statut pour le sportif de haut niveau afin qu’il puisse se préparer sereinement. L’après-carrière et la reconversion sont aussi des sujets importants qui doivent être davantage pris en compte. Enfin, de façon générale, il me paraît essentiel d’accorder une plus grande place au sport au sein des établissements scolaires, dès le plus jeune âge. Je crois réellement que le sport est « l’école de la vie ». Encourager la pratique d’un double projet, quel qu’il soit, permettrait peut-être d’avoir des étudiants plus épanouis.

Considérez- vous que le sport représente un terrain d’activité qui pourrait vous intéresser en tant que juriste ? Par exemple avec un exercice en droit du sport ?

Tout à fait ! Le droit du sport rassemble de nombreuses branches du droit, ce qui en fait une matière très attractive. J’ai forcément une appétence particulière pour les problématiques sportives, d’autant que je me sens directement concernées par certaines d’entre elles. J’ai envie d’aider les sportifs à mieux se structurer. Ma carrière sportive est pour l’instant mon objectif principal mais cela ne m’empêche pas de garder un pied dans le monde juridique. Cela m’apporte un certain équilibre. J’aimerais plus tard être avocate, et pourquoi pas l’avocate des sportifs de haut niveau.

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