Interview de Franck Le Gall (médecin de l’Équipe de France)

par | 2, Nov, 2022

Rencontre avec Franck Le Gall, actuel médecin de l’Équipe de France de Football. Passé par les clubs du LOSC et de l’OM, il évoque pour Jurisportiva, les différences entre la profession de médecin en club et en sélection nationale, sa relation avec les bleus, le rythme intensif des compétitions pour les joueurs ou encore la place du secret médical dans le monde du football. Il livre également quelques anecdotes, à savoir notamment, l’international français qui l’a le plus marqué. Entretien exclusif.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter dans un premier temps?

Bonjour, merci de me recevoir pour cette interview !

Je m’appelle Franck Le Gall, j’ai 58 ans et je suis actuellement le médecin de l’équipe de France de football. Concernant mon parcours universitaire, il est assez classique pour un étudiant en médecine. J’ai démarré à 18 ans à Angers où j’ai fait mes premier et deuxième cycles. J’ai effectué mon internat en médecine physique et réadaptation à Rennes, en même temps que je travaillais dans le service de médecine du sport de Pierre Rochcongar, alors médecin de l’équipe de France de football. A la fin de mon internat, il m’a proposé le poste de médecin à Clairefontaine où j’ai passé 15 ans. Je me suis occupé des jeunes de l’Institut national du football (qui fête ses 50 ans cette année), des joueurs des sélections nationales, depuis les U15 jusqu’aux A. Nous avons créé un centre de rééducation sur le site et je me suis également occupé du pôle féminin qui a été créé en 1998. Je donnais parallèlement des cours à beaucoup d’entraîneurs que j’ai croisés ensuite au bord des stades. Pour ce qui est de la pratique du terrain, j’ai intégré les sélections nationales juniors, des U16 aux U19, puis les espoirs en 2006 avant de quitter Clairefontaine en 2008 pour le LOSC avec Rudi Garcia. J’ai passé plus de 8 ans dans ce club et cette ville magnifique. J’ai développé une très bonne relation avec Rudi Garcia. C’est pourquoi je l’ai suivi en 2017 lorsqu’il est allé à l’Olympique de Marseille. Mon expérience à l’OM a duré un peu moins de 3 ans, après laquelle je me suis installé en libéral à Marseille.

En parallèle de mes expériences en clubs, j’ai intégré l’équipe de France de Didier Deschamps en 2012 avec Guy Stephan comme adjoint. J’occupe ce poste depuis maintenant 10 ans.

Quelles sont vos fonctions au sein de l’Équipe de France de Football ?

Je suis médecin et donc responsable du staff médical. Mes fonctions sont assez diverses, depuis la diététique et la validation des menus jusqu’à la traumatologie. En amont des rassemblements, le coach me sollicite pour savoir si tel ou tel joueur est apte à jouer. Il y a beaucoup de blessures et il est important de vérifier l’aptitude de chaque joueur les semaines qui précèdent le stage. Il faut être sûr que tous les joueurs sélectionnés par Didier pourront s’entraîner dès les premiers jours. Si un joueur a un pépin, on échange avec le médecin du club pour en savoir plus et pouvoir agir au mieux. On ne peut pas prendre le risque de démarrer un stage avec des joueurs blessés. Les matchs arrivent vite, au plus tôt le jeudi (à 3 jours du début du stage) et au plus tard le mardi de la semaine suivante (à J8).

On peut évidemment rencontrer des difficultés, notamment lors d’un départ pour une phase finale comme la coupe du monde. Les délais avant le début de la compétition sont plus longs, de l’ordre de 3 semaines (sauf pour le Qatar où on n’aura qu’une semaine). Il est important de bien connaître la pathologie et avoir une idée du délai de reprise pour ne pas condamner un joueur trop rapidement ou à l’inverse, choisir un joueur qui ne pourra pas forcément jouer pendant la compétition.

Le staff médical est composé de 6 personnes : un médecin, 4 kinésithérapeutes et 1 ostéopathe. Chacun a son champ d’activité, mais on partage tous le même objectif : avoir le plus de joueurs sur le terrain pour les entraînements et les matchs.

La communication avec le club du joueur est essentielle, dans un sens ou dans l’autre :  avant le stage pour avoir le maximum d’informations sur son état physique ; et à nous ensuite, après le rassemblement, de donner toutes les infos utiles au médecin de club si le joueur a eu quelques soucis.

Pourquoi avoir choisi ce métier ? Comment devient-on médecin de club ? 

Mon père était ancien footballeur professionnel, à Rennes, Marseille, Angers et Bordeaux ; puis kinésithérapeute. Il était logique pour moi, une fois le choix de faire médecine, de travailler dans le sport et plus particulièrement le football, ma passion depuis tout gamin. C’est très prenant d’être médecin de club et c’est la raison pour laquelle, selon moi, il faut être passionné pour suivre le rythme.

Quelles sont les différences entre les fonctions de médecin en club et en sélection nationale ? 

Il s’agit du même métier, sans doute un peu plus compliqué en club où nous avons les joueurs pendant toute une saison, soit 11 mois. À la différence de la sélection nationale, lorsqu’un joueur se blesse, il faut trouver la solution afin qu’il retourne sur le terrain. Nous avons une obligation de résultat, impérative. On a le choix des intervenants, radiologues et orthopédistes par exemple en cas d’intervention, mais l’obligation est la même.

En sélection, si le joueur se blesse, nous pouvons le renvoyer au club. Nous devons être très précis sur les délais, ce qui va conditionner la sélection du joueur ou non. Par exemple, pour l’euro 2016, Rapahël Varane s’est blessé aux ischio-jambiers et nous avons estimé son temps d’arrêt à 4 semaines, ce qui nous amenait à une participation à partir des quarts de finale, un délai beaucoup trop long pour l’entraîneur.

Pouvez-vous raconter une journée type avec les bleus ?

Lors de leur arrivée le lundi midi, nous devons voir tous les joueurs qui posent éventuellement un problème. Après l’examen clinique, on peut être amené à leur faire passer un examen complémentaire, échographie pour ma part ou IRM à l’hôpital, pour être le plus précis dans notre diagnostic. L’objectif est d’avoir un groupe au complet à l’entraînement au plus tard le mercredi.

Une fois que la semaine est lancée, les journées sont rythmées par les soins (matin, début d’AM), l’entraînement autour de 17 h 30, puis à nouveau les soins (avant le dîner, puis après).

Le suivi médical est intense durant une sélection. Il y a également un nouveau check médical après chaque match pour vérifier que tout va bien et pour assurer la participation des joueurs au match suivant. Et particulièrement après le dernier match car les joueurs repartent ensuite dans leur club.

Comment définiriez-vous la relation que vous avez avec les joueurs de l’Équipe de France ?

C’est une relation professionnelle avant tout, mais aussi amicale qui peut s’installer avec le temps. Les joueurs sont très sympas et on échange facilement avec eux. C’est sans doute plus compliqué pour les kinésithérapeutes qui ont une relation plus intime avec les joueurs. Ils passent beaucoup de temps avec eux et doivent respecter cette limite, entre proximité pour les soins et distance naturelle pour garder l’autorité nécessaire dans le travail.

Pouvez-vous être consulté lors de l’élaboration d’une liste de joueurs pour disputer des matchs internationaux ?

Je peux être consulté pour donner un avis médical bien sûr, sur une blessure, un état de forme.

Le rythme soutenu des compétitions ne fait qu’accroître et est vivement contesté par le syndicat international des joueurs professionnels : la FIFPro ainsi que certains joueurs eux-mêmes comme l’international belge de Bruyne. Quel est votre regard sur cette situation ? 

Il est vrai que le nombre de matchs joués par un joueur est sujet à discussion. La difficulté, c’est de savoir où situer le curseur au niveau du nombre de matchs que peut jouer un footballeur durant une saison. Et éventuellement sur plusieurs saisons à suivre. En football, ce n’est pas un chrono qui établit la performance. Un joueur peut très bien être bon alors qu’il ne court pas beaucoup. Il y a une dimension technique et tactique à prendre en compte dans le monde du football.

De manière générale, le curseur est placé autour de 50-55 matchs. Après, cela dépend des joueurs et de l’influence qu’ils peuvent avoir dans le jeu. Par exemple, Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo peuvent arriver à jouer plus de matchs, sans doute sans les jouer tous à leur meilleur niveau, mais avec une très bonne hygiène de vie au quotidien.

Mais en effet, aujourd’hui il y a beaucoup trop de compétitions à jouer. La Ligue des nations et l’Euro sont deux compétitions similaires qui ont pour but de récompenser la meilleure équipe au niveau européen. Cela n’a pas beaucoup de sens d’en avoir deux. La ligue des nations a été mise en place pour remplacer les matchs amicaux. Il faudrait choisir un seul format de compétition européenne.

Dorénavant, les clubs ont souvent 25 à 28 joueurs dans l’effectif. Ça fait beaucoup pour les entraîneurs mais au moins ils peuvent faire un turnover en fonction des matchs. On pourrait aller jusqu’à 60 matchs durant une saison mais selon certaines conditions et pas pour tous les joueurs.

Lorsque vous émettez un diagnostic sur un joueur : ce dernier, son entraîneur, ou son préparateur physique peuvent-ils avoir un impact sur votre décision ? 

De temps en temps, cela arrive. Émettre un diagnostic n’est pas le plus compliqué, avec l’expérience et en s’appuyant sur un examen ou deux, voire l’avis d’un collègue. C’est important d’avoir la totale confiance de l’entraîneur. Il faut savoir le rassurer, lui donner un diagnostic et un plan de rééducation le plus précis possible. Cependant, lorsqu’un préparateur physique joue le rôle de médecin, cela devient plus compliqué. Le tout est de savoir communiquer avec chacun et se faire entendre.

Comme dirait Jean Marcel Ferret « il vaut mieux se démettre que se soumettre ». Si l’on n’arrive pas à se faire entendre dans un club, il vaut mieux partir. C’est pourquoi il faut avoir un staff médical très uni pour y faire face.

Comment conjuguez-vous le secret médical, c’est-à-dire le droit de l’individu à maîtriser les données médicales le concernant, avec la nécessaire bonne information de l’entraîneur ? Le secret médical est-il « aménagé » dans le football ? Le sportif est-il dans l’obligation de donner certaines informations à son entraîneur ? 

Le secret médical est un vrai problème dans le monde du sport, notamment du football car il existe très peu en pratique. Si un joueur se fait une entorse à la cheville, une lésion musculaire, il n’y a pas de secret médical possible. On doit donner à l’entraîneur, dans la mesure du possible, le diagnostic le plus précis possible. On doit pouvoir programmer son retour sur le terrain et les soins dont il a besoin. Le tout est d’être carré dans le diagnostic et la prise en charge.

Aujourd’hui, les médecins de club dépendent de plus en plus de cellules “performance” dirigées par des préparateurs physiques, lesquels souhaitent obtenir et informatiser toutes les « datas », et les données médicales entre autres. Ce que l’on ne peut pas accepter bien sûr. On se doit de garder une totale maîtrise des données médicales individuelles.

Finalement, le rapport de confiance est primordial dans ce métier.

Quel est votre meilleur souvenir en Équipe de France ? 

Incontestablement, la Coupe du Monde en Russie en 2018 et la finale bien sûr. Soulever la Coupe du Monde était plus qu’un rêve de gosse.

Vous voyez-vous continuer encore longtemps avec les Bleus ?

Je suis très bien à mon poste actuellement. Je continuerai aussi longtemps que Didier sera l’entraîneur et qu’il le souhaitera. Comme tout le staff médical.

Parmi tous les joueurs que vous avez côtoyé jusqu’ici, lequel vous a le plus impressionné en termes de capacités physiques ? 

Chaque profil est différent en fonction des postes. Certains joueurs m’ont tout de même marqué pour l’intensité qu’ils mettent dans les efforts, comme Ngolo Kanté, les frères Hernandez ou encore Moussa Sissoko. Karim Benzema est très professionnel au quotidien, donc son talent s’exprime à son meilleur niveau. À son époque, Adil Rami était impressionnant par sa capacité à endurer le mal.

Que vous a apporté votre expérience de joueur de football pour exercer votre métier d’aujourd’hui ?

Étant un passionné de football depuis mon enfance, cela a été peut-être plus facile car je maîtrisais déjà les codes du vestiaire. Être un médecin dans le football est un métier de passion à la base. Après, il est possible d’y arriver pour d’autres raisons.

Quelle relation avez-vous avec l’entraîneur ? Lequel vous a le plus marqué durant votre carrière ?

Chaque entraîneur fonctionne différemment. J’ai eu de très bonnes relations avec Rudi Garcia et j’en ai avec Didier Deschamps car j’ai travaillé très longtemps à leur côté. Les échanges ont été très fluides avec Rudi et le sont toujours avec Didier. Il y a une vraie relation de confiance. Mais beaucoup d’entraîneurs avec qui j’ai eu la chance de travailler à Clairefontaine ont été importants pour moi, d’Aimé Jacquet, à Gérard Houiller, Claude Dusseau, Christian Damiano ou encore Guy Stephan.

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