Interview de Romain Molina (journaliste indépendant)

par | 19, Avr, 2021

Romain Molina est un écrivain, auteur de six ouvrages tels que « La Mano Negra » ou « Galère Football Club ». Il est également journaliste, il publie parfois des enquêtes pour The Guardian, BBC, CNN ou encore le New York Times. Romain publie aussi ses différents travaux d’investigations autour du football, du basketball ou parfois de la géopolitique, sur sa chaine Youtube et ses réseaux sociaux. Sa parole est rare dans les médias, depuis 2015, le journaliste, qui se revendique totalement indépendant, se bat contre les injustices et les scandales étouffés. Connu pour être sans langue de bois, nous avons décidé d’aller rencontrer Romain pour une interview sans tabous, dans laquelle il se confie sur sa dernière enquête et sur les vices qui sévissent dans le football français. Nous le remercions de sa contribution.

Le football bénéficie d’une grande impunité car il a un pouvoir très fort

Bonjour Romain, peux-tu nous présenter les conditions dans lesquelles tu as écrit ton dernier livre, « The Beautiful Game » ?

J’ai toujours eu un faible pour les outsiders. Peut-être parce que j’ai joué à un niveau semi-pro au basket. J’ai toujours été attiré par les clubs amateurs, les petites sélections. Quand j’étais enfant, je passais mon temps à prendre des équipes de sixième division anglaise sur Football Manager. Je me reconnais en cela, il y a aussi l’idée qu’il y a un côté romantique, pittoresque et romanesque qui m’intrigue énormément. À la base, j’avais écrit la “Mano Negra”, un ouvrage qui expliquait le business autour du football, les agents, l’arrivée des oligarques d’Europe de l’Est. Avec mon dernier livre, “The Beautiful Game”, je souhaitais faire quelque chose de plus positif, qui montre que le football est un instrument de pouvoir. L’idée était aussi de voir ce sport sous le prisme de pays dont on ne parle pas suffisamment à mon goût. Mon projet est de faire une trilogie dont le dernier tome mettra en scène le football comme objet de pouvoir et qui mélangera mes deux ouvrages : la « Mano Negra » et « The Beautiful Game ». 

J’ai toujours eu tendance à interroger les gens dans des entretiens intimistes, car j’aime échanger. Ce sont de grandes histoires et de grandes personnes dont on peut apprendre beaucoup. Ce sont des personnes très accessibles, notamment en Irak. J’avais déjà quelques contacts à l’époque, dont un qui m’a proposé de rencontrer les joueurs de la sélection irakienne. Les irakiens sont très accueillants et très généreux donc c’était facile. Les pakistanais, c’est une autre histoire (rires). Il y a un joueur pakistanais qui rigolait et qui ne me croyait pas, il me disait « Tu te fous de moi? Pourquoi tu t’intéresses à moi?”. Les cubains, eux, sont très méfiants, ils avaient peur que je sois un agent du gouvernement. Au début, il faut donc un peu rompre la glace et ensuite c’est relativement facile. Le seul pays où ça a été très dur, c’est la Syrie. Ils ont peur que l’on parle de politique et que l’on aborde Bachar Al Assad. Au contraire, avec la Libye et l’Afghanistan par exemple, c’est beaucoup plus simple de travailler avec les locaux qu’en France ou en Belgique.

Comment expliques-tu le peu de soutien et de visibilité de ton livre dans les médias français ?

Je l’ai vu sur la dernière affaire à Haïti, je n’ai pas beaucoup de soutiens francophones (rires). J’ai l’impression d’être le chat noir. Certes, je dis ce que je pense sur certains sujets du football, mais c’est toujours argumenté, ce n’est jamais pour « clasher » ou autre. Le manque de soutien en France est l’une des principales raisons pour laquelle je ne publie pas en France. Je préfère travailler seul pour ne dépendre de personne et n’avoir à rendre aucun compte.

Pourquoi et comment as-tu commencé à travailler sur le sujet des abus sexuels à Haïti ?

Mon dernier livre montre à quel point le Président d’une Fédération de Football, que ce soit celle du Pakistan, de l’Irak ou de Haïti, est une personne ultra puissante, notamment en termes de protection par la FIFAJ’ai commencé à travailler sur ces sujets un petit peu comme cela, c’est arrivé comme ça, sans trop de raisons. En fait, j’ai écrit un papier en janvier 2020 à propos de la Fédération Haïtienne de Football, notamment par rapport aux élections qui approchaient en Février. Ce qui m’a de suite marqué, c’est que le président de la Fédération à l’époque, Yves Jean-Bart (surnommé Dadou), n’autorisait aucun opposant. Il allait même jusqu’à traiter son seul opposant, un ancien capitaine de la sélection, de terroriste. J’ai alors décidé d’interviewer cet opposant, Ernso Laurence, et la vidéo est vite devenue virale en Haïti. 

Petit à petit, j’ai commencé à entendre des histoires de trafics et d’abus sexuels au sein de la Fédération et j’ai alors décidé de creuser. Peu après, une fille est rentrée en contact avec moi, à travers un intermédiaire que je connaissais. Au fil de l’enquête, j’ai découvert un certain nombre de choses et j’ai réussi à faire tomber tout un réseau très organisé de criminels sexuels. Il est important d’ajouter que des instructeurs de la FIFA et de la CONCACAF font partie de ces criminels, ils recevaient des joueuses et arbitres, parfois mineures, pour les abuser sexuellement en échange de contreparties. Ce qui s’est passé en Haïti marquera l’histoire de ce pays à jamais. Ce sont des actes intolérables et répugnants qui malheureusement se sont produits dans d’autres fédérations, comme en Afghanistan et même plus proche de nous, à la Fédération Française de Football.  C’est une cause qui dépasse le football. Mais jamais je ne tolérerai cela et jamais je ne me tairai à ce propos. 

Je suis d’ailleurs probablement sur écoute, alors si on m’écoute : « coucou » (rires). Je reçois des intimidations mais je me bats pour le bien donc je n’ai absolument rien à me reprocher et je continuerai.

La mise en place d’un salary cap en Europe pourrait-elle permettre une baisse du phénomène des matchs truqués ?

Je ne maîtrise pas du tout le sujet, même si je sais qu’on y arrivera tôt ou tard. Pour moi, le problème majeur du salary cap c’est que cela ne passera jamais par rapport à la législation européenne. C’est très facile de truquer un match aujourd’hui (on peut parier sur le nombre de corners par exemple) mais c’est très compliqué de lutter contre. Les criminels vont corrompre les statisticiens des matchs maintenant. Prenons l’exemple des pays de l’Est (Arménie, République Tchèque, Chypre) : des présidents de Fédérations ont été arrêtés mais personne n’en a parlé, cela a été étouffé une fois de plus. Même en Europe, en Espagne et en Belgique. Cela touche beaucoup plus de clubs qu’on ne le pense.  Le seul évènement qui pourrait faire changer le modèle économique à mon sens, ce serait un effondrement des droits TV, un petit peu comme cela se passe en ce moment, car les droits TV c’est l’essence même des budgets aujourd’hui.

Alors, comment endiguer la criminalité et la corruption dans le football ?

Le football bénéficie d’une grande impunité car il a un pouvoir très fort. Un président de Fédération a plus d’influence qu’un ministre des sports et de très loin, c’est un fait. La FIFA est en grande partie responsable car elle ferme les yeux et joue un jeu pervers. À titre d’exemple, le Président de la Fédération de Madagascar a un mandat d’arrêt à son encontre et il s’est réfugié à Zurich et à Paris. Le plus drôle c’est qu’il continue de diriger sa Fédération alors qu’il ne peut plus mettre un pied à Madagascar. 

Je pense qu’il faudrait une police formée au football et à ses dérives, une police a minima européenne voire internationale. Aujourd’hui, c’est triste, je ne vois pas ce qui différencie l’industrie footballistique du trafic de drogue ou d’êtres humains. Il y a un vrai souci dans le sport et particulièrement dans le football, il y a du ménage à faire. Pour revenir aux matchs truqués, beaucoup de gens pensent que les matchs truqués servent à gagner de l’argent, alors que non, c’est principalement pour blanchir de l’argent. Le football a été criminalisé et cela sur tous les continents. La criminalité a été presque banalisée. Je me bats pour la vérité et contre ces dérives. Malgré tout, le football est un sport magnifique, avec tout de même de belles valeurs. C’est dommage.

La Covid 19 a frappé de plein fouet les clubs français. Selon toi, est-ce la seule raison à l’origine de la crise économique du football français?

Pour t’expliquer concrètement, la Covid19 c’est la partie visible de l’iceberg. C’est avant tout l’incompétence de nombreux dirigeants qui mènent certains clubs français, dont je tairais les noms, à leur perte. La Covid19 a bon dos. Oui elle a un impact, c’est certain, mais je rappelle que les clubs n’ont pas payé de charges patronales l’an dernier. Les clubs français s’endettent, la ligue professionnelle de football a 400 millions d’euros de prêt, la LFP risquait de déposer le bilan. Je ne sais pas si les gens se rendent compte que c’est dramatique. Beaucoup de dirigeants de clubs se pavanent pendant que leur club risque la faillite.

Interview réalisée en collaboration avec Mathieu Goarin : https://www.linkedin.com/in/mathieu-goarin-4a1a771b2/

NDLR : Les propos et opinions de Romain MOLINA n’engagent que lui.

Crédit photo de l’article : We Sport – La Deux

1 Commentaire

  1. Audebert Stéphane

    Interview très intéressante. Je ne connaissais pas monsieur Molina, mais du coup ses propos me donnent envie de lire ses livres.

    Réponse

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